Josh
Les jours suivants, j’avais entrepris de réfléchir…
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Les jours suivants, j’avais entrepris de réfléchir très sérieusement à ce qui s’était passé. J’échafaudais des hypothèses – la plupart, loufoques –, je passais en revue toutes les explications imaginables. Je jouais les détectives privés, à l’image des héros de mes lectures. Néanmoins, aucune d’entre ces théories farfelues ne me convainquait pleinement. Il me fallait le reconnaître : je faisais chou blanc…
Qui plus est, l’insondable mystère qui entourait mon jeune frère n’était pas ma seule préoccupation. Un autre épineux problème se dressait devant le valeureux apprenti détective que j’étais alors : quelqu’un nous en voulait, à Josh et à moi, et ce quelqu’un n’était évidemment autre que cette brute sans cervelle de Burt Randall. Ce lourdaud avait beau porter un nom digne d’un héros de western, il n’avait rien d’un défenseur de la veuve et de l’orphelin. Bien au contraire, le gros Burt n’était finalement heureux que lorsqu’il lui était donné l’occasion de martyriser son prochain. Et je me fis la promesse muette, dès lors, que son prochain, justement, ce ne serait pas moi, et encore moins Josh ! Si besoin en était, je garderais sur moi de quoi nous défendre ; une ceinture de cuir – de celles avec une grosse boucle métallique – ou même un gros caillou dans une chaussette, mais jamais plus ce sac de viande ne nous flanquerait de dérouillée. Ça non alors, pas question !
Je me suis toujours demandé ce qui pouvait se passer dans la tête d’un garçon comme Burt. Pourquoi ce besoin systématique de se montrer aux yeux de tous comme le plus fort, de s’entourer de vassaux soumis et hypocrites ? Pourquoi cette soif irrépressible d’être à ce point craint de ses semblables ? D’aucuns vous diront que c’est probablement pour combler un manque manifeste d’assurance ou pallier un complexe trop obsédant. Ou encore, plus simplement, par pure méchanceté. Je reste pour ma part persuadé que, dans le cas de Burt, cette colère était davantage une forme de désespoir, un appel de détresse envers une seule personne afin de susciter son intérêt : Lena Case.
Lena et lui étaient voisins depuis toujours. Lena avait un an de moins que Burt et moi. Comme je vous le laissais entendre un peu auparavant, ce n’était pas forcément la fille que l’on remarquait en premier dans toute l’école, mais Lena était de celles qui peuvent aisément vous faire chavirer le cœur. Burt la côtoyait depuis la petite enfance, et malheureusement pour lui, jamais Lena ne lui avait réellement prêté attention. Et il comprenait pourquoi. Ou, tout du moins, il croyait comprendre, lorsqu’il se contemplait dans la glace, seul dans sa chambre, le soir. Sans doute devait-il se lamenter et se maudire d’être ainsi ; gros, laid et plutôt stupide, tellement insignifiant aux yeux de la belle Lena. S’infliger jour après jour un tel supplice psychologique devant son reflet, et ce depuis si longtemps, aurait rendu fou et désespéré n’importe qui…
J’imagine qu’il devait ne songer qu’à elle, du soir au matin. Burt n’avait jamais réussi à attirer l’attention de Lena autrement que par ses continuelles démonstrations de force et pourtant, plus il en faisait usage, plus il la répugnait. Si, à cette période de ma vie, j’avais réfléchi à cela, je l’aurais pris en pitié davantage que je ne l’aurais détesté, en dépit de ses frasques et de ses mauvais coups. En dépit même de ce qu’il avait osé proférer sur mon père, et de ses plaisanteries cruelles. En fin de compte, Burt n’avait pas réellement un mauvais fond. Ce n’était rien de plus qu’un gamin paumé et solitaire, qui n’avait d’autres amis que ceux à qui il inspirait la crainte…
C’est en me remémorant mes sentiments à cette époque que je prends conscience que je n’étais guère plus nuancé que lui dans ma façon de raisonner. Moi non plus, je ne faisais pas dans la demi-mesure. Oh, bien sûr, je n’étais pas aussi démonstratif que Burt, loin de là, mais je ne cherchais pas à en savoir plus sur lui, ni à comprendre qui il était véritablement…
Tout cela m’apparaît tellement plus évident aujourd’hui que ça ne l’était alors. Le regard sur les choses change avec les années et le recul lié au temps qui passe… Et puis, quelqu’un qui porte un nom de héros de western ne peut pas être foncièrement mauvais, n’est-ce pas ?