Josh

Alexis Arend · Chapitre 25 sur 63

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La maison des Randall se profila quelques…

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La maison des Randall se profila quelques minutes plus tard. Burt, nous ayant vus arriver de loin, se présenta à la porte. Son visage se para d’une expression d’angoisse en apercevant Attila.

– Ah, c’est vous ! Salut. Qu’est-ce que vous faites ici ?

– On a appris que tu avais enfin quitté ta chambre, dit Lena. Alors on est venus voir comme tu allais.

– Salut, Burt, dis-je à mon tour. Comment tu te sens ?

– C’est sympa de votre part d’être passés me rendre visite. Je vais bien… Mieux, en tout cas, même si j’ai toujours quelques rougeurs et bosses… Je suis surtout content d’être enfin sorti de ce lit.

– L’autre ne t’a vraiment pas raté, on dirait…, dis-je.

– Il a surtout profité que j’étais pas méfiant, ouais ! maugréa alors Burt dont le ressentiment enflait. Si jamais je le recroise dans les parages, je peux t’assurer qu’il va…

– Et si tu lâchais plutôt l’affaire ? Après tout, ta bande et toi, vous l’aviez un peu cherché, non ?

– Quand même ! Ce môme est complètement givré ! Vous avez vu ce qu’il m’a fait ? J’ai jamais cogné un gars à ce point, moi ! Faut être un vrai taré !

– Raison de plus pour lui fiche la paix, tu ne crois pas ? intervint Lena. On l’a rencontré tout à l’heure en venant, c’est vrai qu’il semble… plutôt spécial.

– Ah, vous voyez ! Dites, restez pas comme ça devant la porte. Vous avez envie d’entrer boire un soda ?

– Sûr, si ça t’embête pas, fis-je. À moins que… tes copains sont avec toi, en ce moment ?

– Quoi, les Cogneurs, tu veux dire ? Non, je les ai pas revus depuis l’autre jour. Le fameux jour. Ils m’ont lâché, se sont débinés et depuis, plus de nouvelles ! Ils vont entendre parler de moi !

– Ça n’est peut-être pas plus mal. Comme amis, ils ne valaient pas grand-chose, dis-je.

– Ouais, c’est possible. C’est aussi ce que me répète sans arrêt mon père. Tenez, à ce propos, entrez mais faites pas trop de bruit, d’accord ? Je voudrais éviter de le réveiller, il se repose.

Son appréhension refit surface lorsque son regard tomba à nouveau sur Attila :

– Par contre, hem… votre chien devra rester à l’extérieur, dans le jardin, d’accord ? Je pensais pas que vous l’amèneriez avec vous.

– Pas de souci, dit Josh, il sera sage dehors. Pas vrai, mon brave Attila ?

– Et… est-ce que je pourrais quand même le caresser ? demanda Burt en tendant prudemment la main.

Le chien, soudain méfiant, eut un vif mouvement de recul.

– Pour l’instant, il vaudrait mieux que tu évites, dis-je en ébouriffant Attila pour l’apaiser. Il ne te connaît pas encore très bien, mais ça viendra. Il n’a pas gardé un très bon souvenir de toi, depuis la dernière fois, dans la forêt…

– Ouais, grommela Randall, moi non plus, je peux pas dire que je garde un bon souvenir de cet animal…

Juste à ce moment-là se découpa dans le contre-jour de cette fin d’après-midi une antique camionnette, familière de tout Ellison. Elle s’immobilisa dans la cour, grinçant de toutes parts et toussotant, et lorsque le pot d’échappement en eut terminé de crachoter dans l’air son dense nuage volcanique, le vieux Douglas Moriarty entrouvrit la portière. Nous le regardâmes s’extirper lentement de sa guimbarde, nous demandant quel pouvait être le motif d’une telle visite.

– Salut, les enfants, dit Moriarty en s’épongeant le front. Seigneur, quelle chaleur, hein ? C’est un vrai four, cette fourgonnette !

Nous le saluâmes poliment et Burt dit :

– Si vous êtes venu causer à mon père, ça tombe mal, il se repose pour le moment…

– Son état ne s’améliore toujours pas, n’est-ce pas ? C’est bien triste… Tu lui transmettras mes meilleurs vœux de rétablissement, d’accord ?

– Ce sera fait, M. Moriarty, merci, répondit Burt.

Doug Moriarty hocha la tête, tritura sa casquette avant de la remettre sur sa tête.

– Mais en réalité, reprit-il, c’est à toi que je suis venu parler, fiston. Rapport à… ça !

Il désignait du doigt les hématomes et contusions qui marquaient encore le visage de Burt. Douglas Moriarty avait beau ne plus occuper le poste de shérif adjoint depuis pas mal d’années maintenant, il avait conservé l’instinct de l’enquêteur et flairait parfaitement les coups fourrés. En dépit de son âge, sa vivacité d’esprit et sa sagacité demeuraient intactes.

– Tu as envie de me raconter ce qui s’est passé, Burt ?

Randall leva sur nous un regard embarrassé :

– Oh, ça, c’est rien ! J’ai voulu faire l’idiot, confessa-t-il. Un défi stupide lancé par les copains. J’avais parié que je pourrais parcourir le sentier de la forêt à vélo, celui qui part de Woods Bay, et je me suis sacrément vautré… J’ai pris une branche en pleine figure et j’ai dégringolé dans un trou qu’avait creusé une grosse racine. Ça m’apprendra à faire l’imbécile. Vous me l’avez répété pas mal de fois, pas vrai ?

L’ancien shérif adjoint plissa alors les yeux, et derrière ses paupières ridées et ses traits fatigués transparaissait une vive clairvoyance.

– Oui, c’est vrai Burt, je te l’ai souvent dit. T’es pas le mauvais bougre – t’es pas le meilleur non plus, faut bien dire ce qui est, mais t’es pas complètement mauvais –, mais t’as toujours eu le chic pour susciter bon nombre de problèmes autour de toi… Et ça, ce que je vois là, sur ton visage, ce ne sont pas des traces dues à une chute de vélo, dit-il posément. Ça, pour moi, mon garçon, ce sont tout bêtement des marques de coups portés au visage. Je me trompe ? Alors, est-ce que tu aurais envie de m’en parler, maintenant ?

Burt, pâlissant, ne répondit rien.

– Si tu ne me dis rien, Burt, je ne pourrai pas t’aider. Je te connais, tu sais. Je sais que tu es capable de t’attirer pas mal d’ennuis, de par ton comportement parfois irresponsable et ton tempérament irascible. Est-ce que par hasard tu te serais frotté à une personne que tu n’aurais pas dû asticoter ? Un type en ville qui n’aurait pas apprécié un de tes sales tours ? Un étranger de passage dans le coin ?

– Non…, dit Burt, guère convaincant. C’était juste une bête chute de vélo, comme je vous le disais…

Moriarty soupira d’impatience.

– Écoute-moi attentivement, Burt, reprit-il avec gravité, cette fois, ça m’a tout l’air d’être du sérieux. Si c’est un type, un adulte, qui t’a cogné dessus, tu dois me le dire, et moi je pourrai intervenir. Je pourrai contacter la police locale. Sinon, il pourrait bien être tenté de recommencer un jour. Est-ce que tu comprends ça ?

– Je comprends, M. Moriarty, mais vous vous trompez, je vous assure ! Demandez à mes amis, là…

Le regard acéré de Doug Moriarty se porta sur notre petite troupe puis revint à Burt.

– Tiens ? Je croyais que tes amis étaient cette bande de bons à rien qui traînent toujours avec toi d’habitude ?

– Non, dit Burt en tournant la tête vers nous, plus maintenant. C’est du passé, ça…

Le vieux garde forestier nous considéra tour à tour, Lena, Josh et moi. Pour je ne sais quelle raison, mon attention s’attardait sur son insigne vert du Service des Eaux et Forêts cousu sur sa chemise, à hauteur d’épaule.

– Ça n’est pas plus mal, si tu veux mon avis. Alors, les enfants, est-ce que vous confirmez la version de votre camarade ?

Au fond de moi, je maudissais Burt de nous mettre ainsi en porte à faux vis-à-vis de cet homme venu pour l’aider. Et à présent, que faire ? Lui mentir et soutenir la version de Burt ? Ou tout révéler et reconnaître que Burt, au fond, n’avait rien d’un enfant de chœur et avait en quelque sorte mérité la copieuse dérouillée qu’on lui avait administrée ?

– C’est comme Burt vous l’a dit, M. Moriarty, finis-je cependant par marmonner. C’était un accident de vélo complètement idiot… Je pense qu’il ne retentera pas un coup pareil, pas vrai Burt ?

Burt, de la tête, fit signe que non, même si je sentais qu’il ruminait déjà sa revanche sur ce sale gnome blond qui avait osé l’humilier devant ses vassaux. Le vieil homme garda le silence, me sondant avec intensité.

– Je te connais, Simon, t’es plutôt un bon gamin. Alors, on va dire que je te crois. Pour le moment. Mais il y a un truc que vous ne me dites pas, vous tous, ça je le sais… Si par hasard il vous venait à l’idée de changer votre version de l’histoire, faites-moi signe. Et Burt, je suis capable de venir ici en toute discrétion, si jamais tu avais peur qu’on ne te voie me parler de… ton accident de vélo, d’accord ?

Burt, de plus en plus mal à l’aise, hocha la tête tel un automate. Nous saluâmes l’ancien officier qui regagnait sa fourgonnette. Doug Moriarty se retourna une dernière fois, revissa sa casquette sur la tête et nous demanda :

– Au fait, les enfants… Vous savez quelque chose à propos de cette histoire de chats et de chiens éviscérés ? Vous en avez entendu parler, j’imagine ? Ça a fait le tour de la ville.

Nous haussâmes les épaules, secouant la tête en chœur. Nous n’étions au courant de rien, et cette fois, nous étions sincères. Le carnage ignoble auquel on s’était livré sur ces malheureux animaux préoccupait grandement le vieux garde forestier. Remonté dans sa camionnette, il s’épongea le front du plat de la main en maugréant toujours à l’encontre de la chaleur accablante qui s’abattait sur la ville.

– Bon sang, Burt, tu aurais dû lui dire la vérité, s’écria Lena, furieuse, après que Moriarty se fut éloigné. Simon a été obligé de mentir pour toi ! C’est un ancien shérif adjoint, je te le rappelle ! Il doit encore avoir des contacts avec le shérif du comté !

– Et qu’est-ce qu’il aurait fait, d’après toi, s’il avait su toute la vérité, hein ? Il serait allé parler à ce Leibowicz, et puis après ? Tu crois peut-être qu’il l’aurait coffré ? C’est juste un môme, il lui aurait sorti son couplet pour le sermonner, et puis il l’aurait laissé filer ! Ensuite, l’autre aurait sûrement…

Il s’interrompit brusquement, avant de reprendre en maugréant :

– Enfin, bref, ça n’aurait servi à rien. Et puis, Simon avait peut-être raison… On l’avait sûrement cherché. Bon, on le boit ce soda, oui ou non ? dit-il en pénétrant à l’intérieur de la maison.

– Au fait, Burt, dis-je en lui emboîtant le pas. Qu’est-ce que M. Moriarty a voulu dire à propos de ton père, au juste ?

– J’allais justement te poser la même question. Est-ce qu’il va bien ? demanda à son tour Lena. Depuis quelque temps, chaque fois que j’accompagne ma mère à la boucherie, je ne l’y vois plus. C’est toujours M. Grinn qui le remplace.

– Ouais, il… enfin, disons qu’il est un peu malade, en ce moment. Mais ça va, vous en faites pas… C’est sûrement rien.

Burt nous lançait des regards fuyants. Puis, mal à l’aise, il esquissa une moue contrariée et finit par avouer :

– En fait non, il… il va pas fort en ce moment. Mon père, il… enfin, il a vu le docteur Grant pas plus tard qu’au début de ce mois, et ça avait l’air assez sérieux. Ma mère, ça l’a carrément chamboulée quand elle a su ce qu’il avait. Ils ont pas vraiment voulu me donner de détails, mais c’est un truc qu’il aurait à l’estomac, une rumeur, je crois…

– Tu veux dire… une tumeur ? demanda Lena.

– Ouais, c’est ça, une tumeur. C’est grave, d’après toi ?

– Je sais pas trop, dit-elle. Ça pourrait le devenir, je pense… Mais je sais que le docteur Grant fera tout ce qu’il faut pour aider ton père, tu n’as pas à t’inquiéter.

– J’espère…, dit le rouquin. S’il arrivait un truc à mon paternel, ma mère s’en remettrait jamais…

– Ce serait dur pour toi aussi, tu peux me croire…, dis-je pensivement.

– Qu’est-ce que t’en sais, d’abord ? s’offusqua Burt. Je suis presque un homme maintenant, et je...

Il prit subitement conscience de sa gaffe et son visage, de confusion, se colora d’une vive teinte pivoine. Voir le redoutable Burt Randall s’empêtrer ainsi avait un je-ne-sais-quoi d’assez cocasse, en dépit de ses propos blessants…

– Ah… Oui, c’est vrai, j’avais oublié, excuse-moi, murmura-t-il d’une voix éteinte.

– Ça va, grognai-je. Oublie ça.

– Écoute…, reprit-il, très embarrassé. L’autre jour, j’ai vraiment été un sale con, je le sais… Ma blague sur Pinocchio, c’était… Enfin voilà, tu sais, quoi…

– Oui, t’as vraiment été le roi des imbéciles, ce jour-là, Burt Randall, s’indigna Lena. On ne dit pas ce genre de choses à quelqu’un qui vient juste de perdre son père !

– Ça va, c’est rien, je vous l’ai dit. Passons à autre chose, d’accord ? dis-je, gagné par une irritation qu’alimentait une peine toujours solidement ancrée en moi.

L’incident fut heureusement vite oublié. Nous nous tenions assis tous les quatre sur le grand canapé du salon et durant environ un quart d’heure, il fut question de tout autre chose. Ensuite, nous entendîmes M. Randall descendre pesamment l’escalier. Je ne saurais vous décrire précisément le sentiment qui fut le mien à cet instant. C’était comme si un poids gigantesque s’était soudain abattu sur moi, comprimant ma poitrine jusqu’à me couper la respiration. J’eus énormément de mal à reconnaître le père de Burt, sur le moment. Il avait affreusement maigri et affichait un teint très gris, presque verdâtre, lui que j’avais toujours connu joufflu et rougeaud. Sa démarche était lente, traînante, hésitante. Presque celle d’un vieillard. Ses cheveux, naguère toujours coupés ras, avaient poussé et étaient en bataille. Même son regard paraissait égaré, éteint, au fond de ses yeux rouges et vitreux. M. Randall semblait ne pas même remarquer notre présence. Il nous sourit pourtant aimablement et articula d’une voix faible :

– Ne vous dérangez pas, les enfants, je ne faisais que me chercher un verre d’eau. Tu sais où est ta mère, Burt ?

– Oui, p’pa, chez Grossett. Elle avait quelques trucs à prendre. Et je crois qu’elle devait aussi passer récupérer tes médicaments à la pharmacie…

– Ah, c’est bien… lui répondit son père, les yeux dans le vague. C’est bien.

Il effectua quelques pas en direction de la cuisine, s’approcha de l’évier, son verre vide à la main. Il le remplit au robinet, le vida d’un trait et ce, à trois reprises. Ce fut seulement ensuite que son attention s’attarda réellement sur nous autres :

– Mais pourquoi est-ce que vous restez tous enfermés par un si beau temps ? Allez donc vous tremper au lac ! Tiens ? C’est votre chien dans le jardin, là ? Bon sang, ce qu’il est gros ! Un terre-neuve ! C’est une sacrée belle bête que vous avez là !

– Oui, dis-je machinalement, sans pouvoir détacher mon attention de cet homme lessivé et méconnaissable. Il est plutôt impressionnant, hein ?

Josh ne disait pas un mot. Lui non plus ne quittait à aucun moment M. Randall des yeux.

– Bon sang, ne restez donc pas avachis sur ce canapé ! insista M. Randall. Allez faire un tour dehors, vous y serez bien mieux qu’ici. Burt, pourquoi tu ne les emmènerais pas à la cabane ? Je suis sûr qu’ils ne l’ont jamais vue.

– Tu as une cabane à toi, Burt ? demanda Lena.

– Mais oui, il a une cabane en pleine forêt ! Une belle, on l’a faite lui et moi il y a quelques années ! Montre-la-leur !

– Mais, c’est que… commença Burt, tu veux jamais que j’y amène mes amis !

M. Randall nous considéra un instant, puis prit soin de rectifier :

– Non, je ne veux pas que tu y amènes les sales garnements avec qui tu traînes d’habitude. Ceux-là m’auraient tout saccagé, ils ne respectent rien !

– D’accord, dit Burt, je veux bien la leur faire voir... Mais ça ira, si je te laisse ici tout seul ?

– Allez, file, grommela M. Randall en se remplissant un nouveau verre d’eau.

– Venez, les gars, on y va, dit Burt sans insister.

– Au revoir, M. Randall, lui dis-je en le dévisageant longuement.

Il me sourit d’un air vague puis s’éloigna en traînant les pieds jusqu’à la terrasse ombragée qui donnait sur le jardin. Le voir ainsi, affadi, fatigué, éreinté, me peina énormément. J’éprouvai soudain le besoin de lui prodiguer quelques mots de réconfort, de soutien, mais rien ne vint. Que pouvais-je donc dire ? Josh, je le percevais, avait également pleinement ressenti à quel point la maladie rongeait cet homme…

Burt et Lena allaient devant. Josh me retint un instant par le bras pour leur accorder un peu d’avance, puis me confia tout bas :

– C’est sérieux, tu sais… Ce que M. Randall a au ventre. C’est vraiment sérieux...

À ces mots, une angoisse glaciale se coula en moi, se déversant dans mes veines comme un poison pernicieux. J’en frissonnai. Mon regard attristé se porta tout d’abord sur le pauvre Burt qui marchait quelques mètres devant nous. Je jetai un ultime coup d’œil à la maison de la famille Randall avant de me résoudre à m’en éloigner...

– Je sais, lui dis-je en l’entraînant par l’épaule. Je sais, Josh…

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