Josh

Alexis Arend · Chapitre 12 sur 63

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Le jeudi était le jour de prédilection…

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Le jeudi était le jour de prédilection des Dames de la Paroisse, lesquelles consacraient l’après-midi entier à se réunir dans l’ancienne église méthodiste. Là, autour d’une table et d’un thé au citron, elles passaient consciencieusement en revue toutes les bonnes actions à accomplir pour les sept jours à venir. Les Dames se montraient très impliquées dans la vie de la communauté et tenaient un agenda scrupuleux des tâches à remplir, des galas de charité à organiser, des personnalités d’importance à rencontrer, et du rôle soigneusement dévolu à chacune d’entre elles. Il y avait tant à faire, répétaient-elles, pour qui était de bonne volonté pour venir en aide à son prochain...

Leur porte-parole était Samantha Case, la mère de Lena, toujours apprêtée comme pour une soirée mondaine. Elle était de loin la plus élégante de toutes. La plus jeune et la plus jolie du groupe, également. Elle s’était elle-même attribué le rôle de dirigeante de leur cercle, car elle témoignait d’une autorité naturelle. Lorsqu’elle faisait savoir son opinion sur tel ou tel propos, cela n’était que rarement sujet à controverse. Excepté, peut-être, aux yeux d’Esther Forbes, son éternelle rivale au sein des Dames...

Esther Forbes était l’épouse de l’unique bijoutier d’Ellison, et de ce fait l’une des personnalités les plus riches de la ville. Sa « condition d’épouse de notable » – termes qu’elle affectionnait tout particulièrement – l’avait poussée à s’interroger sur un sens à donner à sa vie, et le cercle des Dames de la Paroisse lui était apparu comme un choix des plus judicieux. Non qu’elle avait à cœur de faire le bien autour d’elle – et croyez-moi, faire le bien n’était en rien sa principale motivation. Disons plutôt que la perspective d’intégrer un cercle très fermé titillait sa curiosité exacerbée et son goût prononcé pour les ragots de village. Les Dames de la Paroisse comptaient en effet parmi les premières informées de tout ce qui touchait aux événements liés à la ville. Pour autant, et en dépit d’un désir brûlant de commander et d’imposer son autorité souveraine à ses suppléantes, Mme Forbes n’était jamais parvenue à évincer Mme Case de son trône. Aussi rongeait-elle patiemment son frein, se bornant à la seconder avec un sourire complaisant, attendant que ne sonne enfin son heure...

Venait ensuite Margaret McFinn, la bibliothécaire de la ville. À présent que j’y repense, j’ai peine à imaginer qu’une ville comme Ellison dispose d’une bibliothèque, même des plus modestes. Le passe-temps favori de sa population, en dehors évidemment du travail, se bornait en effet pour l’essentiel à la pêche, à la chasse et au braconnage. Et pour beaucoup, le soir venu, à descendre quelques bières au café des Wilson. Je me suis toujours demandé si ce n’était pas l’ennui profond, dû au fait de ne jamais rien faire, de ne jamais voir quiconque flâner à la bibliothèque, qui avait un jour motivé cette pauvre Margaret à rejoindre les Dames. Ce n’était pas une mauvaise personne en soi, mais l’âge – elle approchait alors de la cinquantaine – et les désillusions d’une vie non pleinement vécue – on disait Mlle McFinn vieille fille –, peuvent aigrir et rendre amère la plus douce des femmes…

Enfin, et puisqu’il fallait bien, parmi elles, une personne empreinte de sagesse, le Cercle avait consenti à y intégrer la vénérable Lily Griffith, l’ancienne institutrice de la commune – et de ce fait, première tortionnaire dans la vie de trois générations de bambins d’Ellison. Mme Griffith, alors à la retraite depuis bon nombre d’années, avait vu ma mère, ma tante et même ma grand-mère user leurs jupes d’écolières sur ses bancs. C’était une dame d’une infinie gentillesse ainsi que d’une grande clairvoyance, sous le couvert d’une certaine malice. Elle devait, en ce temps-là, avoisiner les quatre-vingt-dix ans. Mais elle était toujours alerte et faisait preuve d’un humour assez pince-sans-rire. Hélas, il arrivait aussi à cette pauvre Mme Griffith de perdre un peu la tête, par moments, aussi ses avis n’étaient-ils, la plupart du temps, recueillis que par pure courtoisie. Rarement étaient-ils suivis.

Ce jeudi-là, après le sempiternel et bref passage en revue de leurs bonnes œuvres, vint le traditionnel moment – moment soit dit en passant le plus attendu par la plupart d’entre elles ! – du déballage de rumeurs. Chacune d’elles en effet, à l’exception toutefois de Mme Griffith qui n’aimait guère se livrer à ce petit jeu des ragots, exposait aux autres membres sa précieuse collecte de révélations compromettantes ou honteuses à propos d’untel ou unetelle à Ellison.

Ainsi donc, Mlle McFinn se vantait d’avoir surpris le jeune Todd Flick avec la non moins jeune Susan Banks, lesquels s’embrassaient indécemment au vu et au su de tous. Choquant ! Les parents devaient en être informés au plus vite, disait-elle, très fière de rapporter un tel scandale, car qui sait jusqu’où ces deux jeunes gens avaient prévu d’aller dans leur luxure. Mme Forbes sourit par pure complaisance, Mme Case ne dissimula aucunement une déplaisante grimace de déception, et Mme Griffith… eh bien Mme Griffith n’eut aucune réaction du tout, s’étant à moitié assoupie sur sa chaise. Mlle McFinn se rembrunit, froissée par le peu d’enthousiasme suscité.

Vint le tour de Mme Forbes, qui détenait dans sa musette cette horrible histoire de chats et de chiens éventrés que lui avait rapportée cette grande bavarde de Priscilla Wilson. Esther Forbes narra tout cela avec force détails atroces, suscitant auprès de Mlle McFinn des moues d’écœurement et des mimiques outrées devant pareil débordement de cruauté. Mme Forbes insista tout particulièrement sur les descriptions sordides, tels l’empilement en un tas immonde et bien entendu l’abjecte éviscération de toutes ces pauvres bêtes. Samantha Case feignit seulement d’être choquée. Feignit, car en réalité, ce macabre fait divers la laissait de glace, elle qui n’éprouvait pour les animaux au mieux qu’un vague dédain, au pire une profonde aversion. Elle admit néanmoins qu’effectivement, c’était là une chose détestable.

Mme Case écarta cependant bien vite ce sujet pour aborder celui qui lui tenait à cœur : le cas Gilligan. Là-dessus, et après de savants préambules ayant éveillé la curiosité de ses consœurs, elle se resservit sans empressement une tasse de thé avant de déguster – toujours sans empressement – un petit biscuit à l’anis. Seulement ensuite développa-t-elle, ravie d’avoir capté l’attention de ses condisciples, son discours mûrement préparé :

– Il y a quelques jours de ça, commença-t-elle, ma fille Lena et moi… oh ! elle devient si jolie, je n’en reviens pas ! Les enfants grandissent tellement vite ! Bref, ma fille Lena et moi revenions de chez M. Marsh où nous nous étions rendues pour acheter quelques douceurs… Oui, pour les enfants les plus démunis, ça leur fait tellement plaisir à ces pauvres petits… Que voulez-vous ? Je ne peux pas m’empêcher de gâter ces chères têtes blondes moins privilégiées que mon adorable Lena, c’est dans ma nature ! Et donc, devinez qui nous croisons en sortant ? Simon Gilligan, oui, Simon Gilligan !

– Le malheureux garçon qui a perdu son père dans cet épouvantable accident à la scierie, il y a une douzaine de jours ? s’enquit Mme Griffith qui émergeait de sa torpeur de milieu d’après-midi.

– Oui, Mme Griffith, lui-même ! Le pauvre, il m’a semblé bien affecté, oh ça oui ! Je lui ai trouvé le teint on ne peut plus pâle, j’en frissonnais !

– On le serait à moins, intervint Mme Forbes. Quelle terrible épreuve ça a dû être pour lui ! Et pour son frère, le plus jeune !

– Son frère était avec lui ? demanda Mlle McFinn. Comment est-ce qu’il s’appelle déjà, ce petit ?

– Josh, reprit Mme Case. Et non, Simon était seul, justement. Ce qui est d’ailleurs curieux, parce qu’on les voit toujours ensemble, d’habitude…

– Il était peut-être souffrant ? Il ne m’a jamais paru en très grande forme, ce garçon, commenta pensivement Mlle McFinn en terminant sa tasse de thé.

– À moi non plus, crut bon d’ajouter Mme Forbes. Il faut avouer qu’il est très bizarre, ce gamin. Il me ferait presque froid dans le dos, pas vous ? Quand il vous regarde, on dirait… on dirait qu’il ne vous voit pas. C’est effrayant, vous ne trouvez pas ?

– Ne soyez pas ridicule, Esther, la coupa Mme Case qui s’impatientait de ne pouvoir achever son récit minutieusement répété. Je reconnais que Josh Gilligan est un enfant… disons énigmatique, mais de là à dire qu’il fait froid dans le dos…

Mme Case marqua un temps d’arrêt savamment étudié.

– Je ne vous cacherai pas que le cas de ces deux jeunes gens me préoccupe beaucoup..., poursuivit-elle. Déjà, du temps où ils vivaient avec leur père, Dieu ait son âme (là-dessus, elle se signa ostensiblement), je m’inquiétais de les voir privés de l’affection d’une mère… Vivre seuls avec un homme dans la force de l’âge, sans le moindre amour maternel, n’était pas sain pour eux ! Que dire de leur éducation et de leur bien-être ?

– Eh bien, ma chère Samantha, il faut croire que Dieu a répondu à votre appel, ironisa Mme Forbes, toujours sensiblement vexée de ne pas avoir recueilli plus de suffrages avec son récit horrifique de bêtes éventrées. Les voilà à présent sous la protection aimante d’une nouvelle mère et d’un nouveau père. Qui plus est, Elena et Mort sont des gens charmants et très convenables, alors qu’est-ce qui vous chagrine donc tant, dites-nous ?

Samantha Case parut prendre une nouvelle fois le temps d’une profonde réflexion, alors même que ses mots étaient déjà bien en place dans sa tête.

– C'est-à-dire… commença-t-elle, je ne voudrais pas vous alarmer outre mesure, d’autant que ce ne sont là que des présomptions, appelez ça des doutes de ma part, mais…

– Mais… ? s’interrogea Mlle McFinn, bouche bée devant Mme Case, au grand dam de Mme Forbes, laquelle ne supportait guère de la voir tomber ainsi en pâmoison devant les discours de sa rivale.

– Esther, dit Samantha, tout à l’heure vous disiez du jeune Josh qu’il vous paraissait bizarre, qu’il vous faisait froid dans le dos… Je vous avouerai que pour ma part, celle qui m’a toujours semblé plus qu’étrange dans cette famille, c’est leur grand-mère, la vieille Lisbeth. Celle-ci, oui je le reconnais, me fiche toujours une sacrée frousse !

Margaret McFinn ouvrit des yeux tout ronds.

– Lisbeth ? s’étonna l’ancienne institutrice, Mme Griffith. Vous parlez de Lisbeth Myers ? Je l’ai eue dans ma classe la première année où j’ai enseigné à Ellison, vous le saviez ? Comment se porte cette petite ?

– Elle va on ne peut mieux, Mme Griffith, lui répondit Mme Case avec une pointe d’irritation. Et ce n’est plus une « petite », elle doit avoir maintenant soixante-quinze ans passés, si je ne me trompe…

– Oh… fit la vieille femme. Eh bien pour moi, ça reste une de mes « petites », malgré tout !

Là-dessus, elle referma ses paupières et sa respiration recouvra son timbre ronflant, lent et monocorde.

– Bref, reprit finalement Mme Case, j’estime que la présence de cette vieille femme si excentrique auprès d’eux n’est pas une chose saine. Oh non, ce n’est pas sain du tout, croyez-moi !

– Mais que reprochez-vous donc à cette brave Lisbeth ? s’enquit Mlle McFinn en enfournant un gâteau tout entier dans sa bouche, sous le regard réprobateur et glacial de Mme Case, pour qui parler la bouche pleine représentait le comble de la grossièreté.

– Pour commencer, maugréa celle-ci sans rien laisser paraître de son indignation, disons que je trouve qu’elle n’a pas toute sa tête, cette pauvre femme. L’une d’entre vous lui a-t-elle déjà parlé ? Je veux dire : vraiment parlé ?

Les autres Dames secouèrent la tête en chœur – à l’exception de Lily Griffith dont le sommeil s’était déjà emparée – et l’espace d’un instant, l’auditoire de Samantha Case prit l’apparence d’un grotesque spectacle de duettistes.

– Elle a une façon très inhabituelle de vous regarder, de vous dévisager avec fixité comme si elle cherchait à sonder le fond de votre âme… Ou plutôt comme si… comme si elle vous jetait un mauvais sort (là, bref frémissement de l’assistance, muette d’effroi). Cette femme vit dans son propre monde, je vous le garantis. Je m’étais un jour retrouvée bien embarrassée à devoir lui adresser la parole – par pure courtoisie, je vous l’assure –, et je me suis aussitôt rendu compte que ses propos, par moments, n’avaient aucun sens ! Cette vieille femme est complètement sénile. Pire, elle est folle ! Et non seulement elle est folle, mais on dirait qu’elle tient à vous communiquer sa folie, rien que par sa façon de poser les yeux sur vous, de vous questionner… Tenez, j’en ai encore des frissons !

– J’imagine… fit Mlle McFinn en déglutissant avec peine.

– Et c’est là l’unique raison de votre méfiance à son égard ? s’étonna Mme Forbes. Une simple conversation qui vous aurait mise mal à l’aise ? Il vous en faut peu pour vous émouvoir, ma chère…

– Détrompez-vous, chère Esther, répliqua Samantha Case, vexée, d’un ton cinglant. Elle m’a tenu des propos sur des choses qu’elle ne pouvait pas savoir. Des choses sur ma famille qu’il lui était impossible de connaître, d’autant que je suis originaire du Missouri !

– Peut-être en a-t-elle eu vent par quelqu’un à qui vous vous seriez confiée, tout bêtement ?

– Non, ça certainement pas. Ce sont des histoires de famille, qui restent en famille. Chez les Case, nous n’avons pas pour habitude de laver notre linge sale en public. J’ignore comment cette vieille… cinglée a bien pu être au courant de pareils détails, c’était comme si elle lisait dans ma tête ! Et plus les souvenirs qu’elle évoquait me revenaient en mémoire, plus ces images du passé devenaient précises… C’était effrayant, à vrai dire ! J’avais envie de fuir, ou de la gifler ou encore d’appeler à l’aide, je ne sais pas ! Tout ce que je voulais, c’était qu’elle se taise enfin ! Ça m’a glacé les sangs !...

– Je vous comprends, j’aurais réagi comme vous…, balbutia l’impressionnable Margaret McFinn.

– Bref, toujours est-il que de savoir ces deux enfants auprès de cette… sorcière, ça me tracasse… Je me fais du mauvais sang pour eux !

– Une sorcière, allons donc ! s’exclama Esther Forbes. Rien que ça ? Et que comptez-vous faire, dans ce cas ? Lui dresser un procès pour sorcellerie ? La mener sur un bûcher ? Ellison n’est pas encore Salem, vous savez ?

– Garder l’œil sur les deux fils Gilligan, pour commencer, rétorqua froidement Samantha Case sans même prêter attention aux sarcasmes de Mme Forbes. Je ne me fais pas trop de souci pour Simon, l’aîné. Ce garçon m’a l’air d’avoir la tête solidement plantée sur les épaules. En revanche, le plus jeune, Josh, me semble être un gamin particulièrement vulnérable… Plutôt simple d’esprit, à mon avis, vous voyez ? Aussi, je ne voudrais pas que cette Lisbeth à l’esprit dérangé en profite pour lui injecter ses idées vénéneuses. Je vais surveiller tout ça de près, croyez-moi !...

– Comme vous y allez, ma chère Samantha, ricana Mme Forbes. Vous exagérez toujours tout, un rien vous intimide ! Un lièvre apeuré devant les phares d’une voiture, voilà ce que vous êtes !... Et c’est moi que vous trouviez ridicule ?!

– Moquez-vous, plaisantez tant qu’il vous plaira, Esther, mais je vous le dis : la présence de cette vieille femme acariâtre et gâteuse auprès de ces enfants n’est pas chose souhaitable ! Elle ne m’inspire aucune confiance.

– C’est peut-être simplement qu’elle ne vous aime pas beaucoup ? émit une voix discrète à sa droite. Moi, j’ai toujours entretenu de très bons rapports avec la petite Lisbeth ! C’était d’ailleurs une excellente élève !

– Tiens, ainsi vous ne dormiez pas, Mme Griffith ?

– Je fermais juste l’œil, répondit l’ancienne institutrice sans même ouvrir les paupières. Mais j’écoute tout, je vous assure. Laissez donc cette pauvre Lisbeth tranquille, elle ne ferait pas de mal à une mouche !...

– Ces enfants, siffla Samantha Case piquée au vif, ne sont hélas pas des mouches, Mme Griffith, et vous vous apercevrez bien vite que vous vous êtes trompée à son sujet. Vous pouvez y compter !

La mère de Lena avait au moins raison sur un point : notre grand-mère Lisbeth n’avait rien d’une mamie gâteau ordinaire, je pouvais m’en apercevoir chaque jour passant. Cependant, ce n’était pas cette vieille femme inoffensive qu’il lui aurait fallu craindre. Esther Forbes était dans le vrai : l’affreux massacre de ces pauvres animaux devait s’avérer autrement plus préoccupant…