Josh
Oncle Mort fut de retour à la…
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Oncle Mort fut de retour à la maison vers 21 h. Il affichait une mine maussade et ses sourcils noirs se tordaient en deux vagues broussailleuses, mais il semblait s’être apaisé. Josh et moi nous attardions dans le salon, inquiets de le voir tarder à revenir. En le voyant passer la porte, tante Elena, qui veillait son retour depuis la cuisine, vint à sa rencontre, tandis que mon frère et moi, de loin, observions prudemment ses réactions, anxieux de la suite des événements :
– Où étais-tu ? Je commençais vraiment à me faire un sang d’encre !
– Au Milly’s. J’avais besoin de boire un verre ou deux. Vous avez dîné ?
– Oui. Je t’ai gardé ta part au chaud, tu as faim ?
Il hocha la tête, sans un mot, et prit place à table, le regard dans le vague, fixant son assiette. Puis il bougonna un vague « merci » et commença à manger.
– Jane n’a pas voulu se mettre à table avec nous, lui dit tante Elena tout en lui coupant une épaisse tranche de pain. Elle ne tenait pas à dîner en compagnie de « monstres de foire ». Ce sont ses mots. Comme je ne voulais pas la laisser le ventre vide, je l’ai autorisée à emporter son assiette dans sa chambre…
– Tu as bien fait, lui répondit simplement oncle Mort, toujours pensif et comme absent. Après tout, elle n’était pas punie...
– Est-ce que ça va, chéri, tu es sûr ?
Il leva enfin le nez vers elle, tout en mastiquant longuement son pain trempé dans la sauce de ses haricots.
– Tu ne te moquais pas de moi, tout à l’heure, n’est-ce pas ?
Elle s’assit face à lui et le considéra avec une grande douceur. De là où nous nous trouvions, c’était comme être aux premières loges d’un spectacle, une pièce de théâtre qui se jouait rien que pour nous et que nous suivions avec passion, l’estomac noué.
– Jamais, mon chéri. Jamais je ne ferais ça. Tu es mon époux et je t’aime, tu le sais bien.
– Alors, tout ça… tout ce que tu m’as dit… C’est vrai ? Ta famille possède réellement ces… comment est-ce que tu appelles ça, déjà ? Ces facultés ?
– Tout ce qu’il y a de vrai, pour beaucoup d’entre nous, oui. Moi, je suis hélas on ne peut plus ordinaire, dit tante Elena en lui souriant tendrement. Je crains que tu n’aies épousé la fille la plus quelconque de la famille.
– Pour moi, tu n’as rien de quelconque..., dit oncle Mort en lui prenant la main.
Elle rougit et baissa timidement les yeux.
– Quand même, c’est complètement fou… balbutia-t-il. Mais… à quand est-ce que tout ça remonte ?
Tante Elena esquissa une moue complice et haussa les épaules.
– Je n’en sais pas plus que toi à ce propos. Je ne saurais pas expliquer la provenance de nos pouvoirs. Il y a dans les archives de ma famille des lettres très anciennes qui mentionnent – à mots couverts – ces fameux dons, des lettres qui datent déjà de près de deux siècles, du temps où mes ancêtres vivaient encore en Europe, mais c’est à peu près tout. Le reste, je le sais par ma mère, qui elle-même le tenait de son père, et ainsi de suite…
– Je n’arrive pas à me persuader que ce soit possible… Elena, tu me jures une fois encore, sur la tête de nos trois enfants, que tu ne te moques pas de moi ?
– Je te le jure, oui, Mort. Tout ce qu’on t’a raconté est la plus pure vérité.
Au bout d’un épais silence, les sourcils d’oncle Mort se détendirent.
– Ta mère a parlé de Simon, mais qu’en est-il de Josh ? (là, nous dressâmes l’oreille tous deux). Tout à l’heure, tu laissais entendre qu’il avait hérité des facultés des Myers, lui aussi.
– C’est vrai, oui. Josh est… très particulier, répondit ma tante. Ses dons sont hors du commun, au-delà de tout ce que j’ai pu entendre au sujet de ma famille. Il faut remonter loin dans l’histoire de cette lignée pour en retrouver de semblables. Et ils se développeront encore avec le temps…
– Bon sang, Elena, grogna soudain oncle Mort, je t’assure que je fais beaucoup d’efforts pour essayer de me faire à l’idée et d’accepter ce que tu me révèles, mais ça n’est pas facile ! Essaie de me comprendre, tout ça est tellement…
– Je sais, oui, répondit tante Elena avec gentillesse. Je sais.
– Mais pourquoi m’avouer ça aujourd’hui ? Après tant d’années à me cacher la vérité, tant d’années à me tenir éloigné de cette partie de ta vie ? Tu me faisais donc si peu confiance ?
– Ce n’était pas une question de confiance, je peux te l’assurer. Je voulais te protéger, te laisser en dehors de toute cette histoire. Vous protéger, Jane et toi, mener une vie normale. J’ignorais tout pour Josh et Simon, avant qu’ils ne viennent vivre avec nous. Quant à ma mère, elle sait dissimuler son pouvoir, elle aurait emporté sa part du secret dans la tombe, en nous quittant. Nous aurions pu continuer à vivre tranquillement, comme avant...
– Alors qu’est-ce qui a changé, subitement ? L’arrivée des garçons ?
– Oui, d’une certaine façon... Ma mère leur a parlé de leurs facultés lorsqu’elle s’est aperçue de leur potentiel. Elle les a mis en garde contre toute divulgation, de peur que, grisés par ces pouvoirs dignes de super-héros, ils ne se mettent à fanfaronner auprès de leurs camarades d’école. Ils ont cependant parfaitement compris les enjeux. Sauf que les choses se sont accélérées, entre-temps, de façon incontrôlable. Et d’autres personnes… sont à présent au courant…
– Quoi, quelles personnes ? Des gens d’Ellison, tu veux dire ?!
– Oui.
– Tu plaisantes ?! Mais ils vont nous prendre pour des phénomènes de cirque ! Comment ça a pu se produire ?
– Eh bien… Josh et Simon ont été obligés de prendre certaines décisions, ce qui a eu pour conséquence de dévoiler leurs dons… Mais ils m’ont raconté comment c’est arrivé, et je t’assure qu’ils n’avaient pas le choix ! Ce n’était pas de leur faute !
– Pas de leur faute, pas de leur faute, soit, admettons !... N’empêche que si demain, tout Ellison nous lorgne de travers et commence à monter un bûcher sur la grand-place…
– Ça n’arrivera pas.
– Ça, c’est toi qui le dis... Et si tu me décrivais ce qui s’est passé, que j’y voie plus clair ?
S’ensuivirent alors le récit de l’incident de la forêt, avec la guérison de Burt, puis celui où Josh faisait disparaître la tumeur aggravée de Nick Randall. À mesure que tante Elena racontait, oncle Mort hochait la tête, l’air grave et songeur, levant des yeux étonnés à l’occasion, sans pourtant jamais l’interrompre si ce n’était, de temps à autre, afin de revenir sur tel détail ou tel autre. Lorsqu’elle en eut terminé, il se borna à grimacer une moue de perplexité.
– Évidemment, admit-il, vu sous cet angle…
– Ils sont tous les deux à côté, dans le salon, acheva-t-elle. Ils ne pouvaient pas aller se coucher avant de te savoir de retour, sain et sauf. Et aussi, ils étaient assez effrayés de ta réaction. Ils n’ont pas l’habitude de te voir te comporter ainsi, et exprimer une telle colère. Tu devrais aller leur parler, leur dire que tu n’es plus fâché après eux.
– Je n’ai jamais dit que j’étais fâché après eux ! protesta notre oncle.
– Ça, ils ne le savent pas. Pour la première fois, ils t’ont vu t’emporter ; ils ne comprennent pas ce qu’ils ont fait de mal. Ce ne sont encore que des enfants, après tout…
– D’accord, je vais faire ça. Tu as raison. Bon sang, quelle histoire ! Je n’arrive toujours pas à y croire… Tu veux bien aller les chercher ?
Tante Elena sourit et se leva. Elle nous appela, persuadée que nous n’avions rien entendu de leur conversation. Oncle Mort nous fixa tout d’abord tour à tour, ne sachant quoi dire.
– Navré que vous ayez assisté à cette scène tout à l’heure, les garçons. Ça n’arrivera plus. J’étais juste un peu énervé, déboussolé… Ce sont des choses qui peuvent arriver dans une famille, ça n’est pas forcément un mal. Vous comprenez ?
Nous hochâmes la tête en une symbiose parfaite. L’affaire était entendue. Mais l’œil de notre oncle scintillait d’une lueur indéfinissable :
– Je voudrais malgré tout m’assurer que je ne rêve pas, reprit-il. Est-ce que tu veux bien faire quelque chose pour moi, Josh ?
Mon frère acquiesça une nouvelle fois puis pâlit tout d’un coup.
– Ne fais pas ça, oncle Mort, s’écria-t-il, ça va te faire un mal de chien !
– Mais tu seras là pour arranger ça, n’est-ce pas ? J’ai besoin de le voir de mes propres yeux, tu comprends ?
– Quoi ? fit tante Elena avec appréhension, qu’est-ce que tu as l’intention de lui demander, Mortimer ?
Oncle Mort saisit tranquillement le manche du couteau à viande resté sur la table. Tante Elena blêmit. Au même moment, cousine Jane descendait à la cuisine se remplir un verre d’eau. Voir son père brandir ce couteau l’épouvanta. Elle s’immobilisa et en fit tomber le livre qu’elle tenait à la main.
– Qu’est-ce que tu veux faire avec ça, papa ? s’exclama-t-elle.
– Josh, poursuivit posément oncle Mort sans prêter attention à nous, je vais me taillader le bras avec cette lame. Est-ce que tu penses pouvoir ensuite guérir cette blessure ? Si tout ce que je viens d’entendre est vrai, tu en seras capable, pas vrai ? Mais si c’est faux, je risque de perdre l’usage de ma main. Suppose un instant que je tranche au mauvais endroit... Tu penses que je dois le faire ? J’ai besoin de savoir que tu peux réellement me soigner… Qu’est-ce que tu en dis, Josh ?
– Je peux le faire, répondit Josh, paniqué. Bien sûr que je peux, mais tu n’as pas à t’infliger ça ! Tu n’as qu’à nous croire sur parole !
– Ah ! J’aimerais, Josh, je t’assure, lui dit-il en souriant. Mais je peux être assez buté, par moments, tu sais ? Je regrette, mais j’ai besoin de constater ce miracle de mes propres yeux pour vraiment en être convaincu...
Il brandit alors le couteau et l’abattit à la verticale, plantant sèchement la lame dans la partie charnue de son avant-bras. Nous entendîmes distinctement la pointe cogner la table en bois, après avoir traversé la chair de part en part. Oncle Mort étouffa un cri, ses doigts crispés sur son bras meurtri. Nul ne bougeait. Tous le regardaient avec un air horrifié, en particulier Jane et tante Elena. Une flaque de sang s’écoulait sur la table de la cuisine.
– Qu’est-ce que tu attends, Josh ? marmonna mon oncle, dents serrées.
Alors, une fois de plus, je pus assister, fasciné, à la surprenante métamorphose de mon frère. Le miracle s’opérait sous nos yeux médusés. La même chaleur ardente, le même jaillissement de vie émanait de ses mains pour résorber l’horrible blessure. Nous nous pressions autour de la table, muets d’admiration. Grimaçant de douleur, oncle Mort contemplait, pétrifié, le spectacle surréaliste de la guérison de son avant-bras mutilé. Ses prunelles dilatées luisaient d’un éclat qui ne trompait pas : il nous croyait réellement, à présent, et tout au fond de son esprit s’affrontaient avec fougue l’émerveillement et l’effroi…