Josh
Le reste de l’après-midi s’écoula avec une…
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Le reste de l’après-midi s’écoula avec une lenteur pareille à celle des eaux calmes du lac. Josh s’amusait toujours dans le jardin. Pour ma part, je ne pouvais me résoudre à quitter le salon. Les révélations déconcertantes de grand-mère Lisbeth tournaient en boucle dans ma tête, tout autant que ma frayeur quant à ce qu’avait pu raconter le gros Randall partout en ville. Cela faisait beaucoup de sévères préoccupations pour un gamin de douze ans à peine…
Tante Elena allait et venait nerveusement dans la cuisine, se disputant avec Jane qui insistait auprès d’elle pour obtenir sa permission de retrouver ses amies le samedi soir suivant. Tante Elena s’y opposait catégoriquement, arguant qu’elle était trop jeune encore, ce à quoi Jane protestait vigoureusement en invoquant le fait qu’« après tout, elle était presque une grande personne ». Cette atmosphère électrique me déplaisait fortement. Oncle Mort ne tarderait plus à rentrer, et si jamais le récit de la guérison miraculeuse de Burt était remonté jusqu’à lui, il insisterait pour comprendre et tout connaître de cette rumeur insensée. Là, nul besoin d’une quelconque faculté extrasensorielle pour deviner qu’il se montrerait à la fois furieux et abasourdi de découvrir ce que sa femme et sa belle-mère avaient pris soin de lui cacher depuis tant d’années ! Et la brouille qui couvait entre la mère et la fille n’aiderait pas à apaiser les tensions. Bref, tout le monde avait les nerfs à fleur de peau, et moi le premier…
Le soir approchant, je m’étais mis à guetter l’arrivée de la vieille camionnette Willys de mon oncle. Vers 19 h me parvint le bruit familier du moteur, et mon ventre déjà noué se crispa subitement. Oncle Mort descendit de sa fourgonnette. Je scrutai à travers la fenêtre les traits de son visage. Il paraissait sensiblement plus soucieux que d’habitude. La porte s’ouvrit. Par prudence, je m’éclipsai tout d’abord discrètement. Juste au cas où… Il adressa quelques mots à voix basse à tante Elena, qui eut une réaction d’effarement. Presque de panique. Ainsi donc, ce que je redoutais plus que tout s’était finalement produit : tout Ellison était dorénavant au courant du « monstre » qui habitait notre maison, cette « chose pas naturelle » qui jouait à être Dieu…
Est-ce que nous serions contraints de déménager ? De nous faire oublier dans une ville étrangère, où personne n’aurait eu connaissance de cette histoire ? Des hommes du gouvernement viendraient-ils, un beau matin, frapper à notre porte pour nous enlever Josh afin de – il me semblait l’avoir lu – procéder à de terrifiantes expériences de laboratoire sur lui ? Une fièvre ardente bouillonnait en moi, qu’alimentait une indicible panique. En fait, je crevais de peur à en hurler…
Je m’approchai d’oncle Mort, lèvres pincées, attendant que tombe le couperet. Mais il ne dit pas un mot, se contenta de me gratifier d’un vague sourire. Je le devinais néanmoins mortellement inquiet…
Au moment du repas, un silence de tombeau régnait à table. Alors que d’ordinaire, oncle Mort était volontiers le premier à plaisanter et parler haut, le voici maintenant plongé dans un mutisme qui m’angoissait terriblement. Le fait qu’il reste silencieux me tourmentait bien davantage qu’un éventuel et brusque accès de colère. Ainsi, était-ce si grave ? Plus grave encore que je ne me l’étais imaginé ? La famille tout entière était-elle en danger par notre faute ? Craignait-il que des individus cagoulés, ombres sans visage dans l’obscurité, ne viennent incendier notre maison en pleine nuit ?
Je me figurais les flammes gigantesques envelopper la grange, courir sur la toiture et lécher les façades avant de dévorer le porche. J’imaginais la charpente calcinée ployer sous son propre poids. Je croyais déjà humer la fumée âcre et brûlante, qui s’engouffrait dans mes poumons en creusant dans ma gorge un sillon carbonisé. Je voyais mon frère, mon oncle, ma tante, ma cousine, ma grand-mère agoniser et gesticuler au milieu de cette fournaise infernale, en hurlant leurs reproches à mon encontre et me maudissant à tout jamais.
Tout serait de ma faute, moi qui avais consenti à cette folie !...
N’y tenant plus, je rassemblai tout mon courage, relevai la tête et lui posai la question tout de go, d’une voix timorée mais que je m’efforçai de maîtriser :
– Est-ce que tout va bien, oncle Mort ?
À son tour, il leva le nez de son assiette, tourna vers moi un regard maussade, et ses sourcils broussailleux se froncèrent. Puis, comme s’il me reconnaissait soudain, son visage figé se détendit légèrement.
– Ça va, oui, finit-il par dire. Ne t’inquiète pas, Simon, j’ai juste… j’ai juste eu quelques ennuis aujourd’hui, au garage.
– Quel genre d’ennuis ? Est-ce que c’est sérieux ?
Il soupira, regarda tante Elena qui elle non plus, ne parlait guère ce soir, et m’avoua :
– Oui, c’est… c’est Randy. Il s’est blessé très grièvement avec un chalumeau, ce matin. Je ne sais pas… je ne sais pas comment il s’y est pris. Mais ça lui a sévèrement brûlé toute une partie du visage, on a dû prévenir les secours. Ils l’ont emmené immédiatement à Polson. Ça a l’air plutôt sérieux. C’était vraiment moche à voir…
Je me suis longtemps reproché l’attitude qui fut la mienne à cet instant-là. Le seul mot qui put sortir de ma bouche fut un « oh ! » qui se voulait compatissant. La vérité est que ma réaction n’avait rien d’une quelconque compassion. Enfin, si, d’une certaine façon, bien sûr. J’appréciais beaucoup Randy, et qu’une telle tragédie ait pu lui arriver me peinait. Mais, davantage que cela, c’était surtout un très égoïste « oh ! » de soulagement. Tout simplement. Oui, j’étais infiniment soulagé d’apprendre que les préoccupations de mon oncle n’avaient rien à voir avec ce que Josh et moi avions fait. J’en eus naturellement honte par la suite et ce, longtemps encore après ce soir-là, mais sur le moment, je sentis l’appétit me revenir. Mon ventre se dénoua d’un bloc. Lorsqu’on est enfant, notre perception des choses est souvent faussée et, hélas, emplie d’égoïsme…
– Ne t’en fais pas, me dit-il, ça s’arrangera, va. Ils vont le soigner de leur mieux, le garder en observation quelques jours sans doute, puis le renvoyer chez lui, avec des tas de bandages sur le visage. On va avoir une vraie momie à Ellison (il sourit). Malheureusement, après ça, il devra encore rester alité un moment.
– J’espère que tout ira bien…, dit tante Elena en prenant la main de mon oncle.
– J’espère aussi…, soupira-t-il. Demain, j’irai voir sa femme pour prendre des nouvelles. Et aussi, faut que je trouve quelqu’un pour remplacer Randy, d’ici là.
– Pauvre Winnie, elle doit être effondrée… murmura tante Elena.
– Est-ce que je peux t’aider, au garage… ?
Il ébouriffa mes cheveux.
– Non, Simon, c’est gentil mais j’ai besoin de quelqu’un d’expérimenté, cette fois. On va avoir beaucoup de travail. Mais je te remercie de me proposer ton aide, j’apprécie ton dévouement. Je demanderai à Spencer ou Dale, ils sont assez débrouillards en mécanique, ajouta-t-il en s’adressant cette fois à tante Elena.
Il poursuivit son repas l’esprit plus détendu, et s’autorisa même quelques plaisanteries, comme auparavant. Je sentais néanmoins qu’il demeurait très inquiet pour Randy. Tout portait à croire que l’état du malheureux était bien plus grave qu’il ne nous l’avait avoué…
Le dîner achevé, oncle Mort se leva de table, bourra une pipe et s’approcha de la fenêtre qui donnait sur la cour. Il demeura ainsi un long moment, à contempler pensivement un recoin du jardin que ne mangeait pas encore complètement la pénombre. Josh et moi nous apprêtions à quitter la pièce, estimant le danger passé, lorsque oncle Mort nous interpella :
– Les garçons, nous dit-il, sourcils froncés, venez donc un peu par ici.
Lourd silence de notre part.
– Vous n’auriez rien à me dire ? Il n’y a rien que vous ayez fait et que j’aurais besoin de savoir ?
Une coulée de plomb fondu se déversa brusquement en moi. Je sentis mon visage s’empourprer à vue d’œil. Mes oreilles me brûlaient.
– Non, dis-je, mal assuré. Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il me jaugea d’un œil soupçonneux.
– Parfait, dans ce cas. Venez donc dehors avec moi un instant, je vais vous montrer quelque chose.
Ça y est, nous y aurions droit. Une franche correction, loin du regard des femmes qui s’y seraient peut-être opposées. Mais nous l’avions mérité, nous avions mis toute notre famille dans une situation plus que périlleuse. Grand-mère Lisbeth m’avait bien mis en garde, et m’avait expressément recommandé de préserver cet encombrant secret.
– Vous pouvez me dire ce que c’est que ça, dans ce cas ?
De sa pipe tendue devant lui, il désignait Attila, paresseusement couché dans l’herbe, tout près de la clôture pour le cas, toutefois, où il aurait à déguerpir en trombe.
– Vous allez peut-être me dire que vous ne savez pas comment ce gros chien a atterri dans notre cour ?
Un énorme soupir de soulagement me fit éclater d’un bref rire nerveux. Je me fis l’effet d’une grosse baudruche en caoutchouc qui se dégonfle tout d’un coup. Un sourire idiot éclaira mon visage.
– Eh bien, oui, c’est…
– C’est Attila, dit Josh. Il nous a adoptés.
– Il vous a adoptés ? D’habitude, c’est plutôt l’inverse, non ?
– C’est un bon chien, tu sais, m’empressai-je de dire. C’est vrai qu’il fait un peu peur à le voir comme ça, mais…
– C’est lui qui a fait fuir le renard qui mangeait nos poules et nos œufs, mentit Josh en m’imposant du regard une connivence coupable.
– Oui, renchéris-je, mal à l’aise de tromper ainsi notre oncle, c’est toujours bien d’avoir un chien de cette taille pour garder la maison. On ne sait jamais…
En mon for intérieur, je priais déjà pour que cet animal, s’il devait demeurer dans cette maison, n’aille jamais s’en prendre à Jane, tante Elena ou qui que ce soit d’autre. Après tout, nous ne savions rien de lui, c’était un chien pratiquement sauvage. Qui sait ce dont il était capable sur un coup de sang, ou mû par un brusque sentiment de peur ?
– On peut le garder, dis, oncle Mort ? supplia Josh avec enthousiasme. On s’en occupera, Simon et moi, tu verras !
Notre oncle se gratta le front, considéra Attila qui, lui-même, le fixait avec une certaine curiosité. Puis, son attention s’attarda sur l’enclos du poulailler. Finalement, il abdiqua.
– Très bien, c’est entendu. Mais cette bête n’est pas un jouet, vous le savez, alors vous vous en occuperez comme il a été convenu, et pas uniquement la première semaine pour ensuite le délaisser. Et s’il fait des dégâts ou s’il se montre agressif, je le flanque dehors. On est bien tous d’accord ?
Josh, tout à joie, se précipita sur Attila qui lui fit la fête. Quant à moi, je me contentai de sourire, espérant de toute mon âme que ledit Attila porte mal son nom…