Josh
Lorsqu’il eut raccompagné Fletcher Marsh chez lui,…
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Lorsqu’il eut raccompagné Fletcher Marsh chez lui, après s’être assuré que tout irait bien – tout du moins, autant que possible –, Doug Moriarty grimpa dans sa fourgonnette et emprunta aussitôt la direction du Two Lakes. Ce chatouillement indéfinissable dans son esprit lui était familier. Et désagréable. Son instinct se réveillait, et il ne le trompait jamais. Doug flairait que les choses ne se déroulaient pas comme d’habitude, et une appréhension grandissante lui nouait l’estomac… Et si les Wilson avaient été victimes d’un braquage ? Ou si un incendie s’était déclaré dans les cuisines avant de se propager dans tout le restaurant ? Ou si Ned avait fait un malaise cardiaque ? Priscilla ne savait pas conduire, et peut-être leur téléphone était-il en dérangement ? Ou peut-être encore…
Il fit taire ses pensées et poussa l’accélérateur à fond, faisant hurler le pauvre moteur souffreteux qui ne demandait probablement qu’à finir ses jours paisiblement. Le parking était désert. Doug coupa le moteur et descendit prudemment de la fourgonnette. Il inspecta rapidement les abords du restaurant puis fit le tour du propriétaire et jeta un œil par les carreaux. Rien ne remuait à l’intérieur. Il n’apercevait ni Ned, ni Priscilla. Et pas l’ombre d’un client.
Doug poussa la porte. Elle était verrouillée. Il insista, frappa au battant vitré pour se manifester avant de reculer d’un pas, perplexe. Il s’apprêtait à regagner sa voiture pour contacter le jeune Mills par radio lorsqu’il vit remuer le rideau d’une des fenêtres. Quelqu’un l’observait. Il retourna à la porte d’entrée du Two Lakes et cette fois, tambourina sèchement. Finalement, on déverrouilla la porte et Doug poussa le battant avec précaution, l’esprit en alerte.
Ned Wilson se tenait derrière la porte, l’air hagard, les yeux exorbités, les cheveux plaqués sur son front en sueur. Il avait le teint livide. Et surtout, ses mains tremblantes étaient couvertes de sang. Doug Moriarty le dévisagea un instant, effaré, puis son regard se promena dans la salle. Rien ne semblait en désordre, à première vue.
– Ned…, fit-il doucement. Ned, qu’est-ce qui se passe ? Tu es blessé ?
– Non, ce… c’est pas mon sang, balbutia Ned Wilson d’une voix atone. Pas mon sang…
Un sentiment dérangeant s’empara de Doug. Il s’efforça de s’adresser à Ned sur un ton délibérément posé, pour ne pas susciter son affolement :
– Ned… Où est Priscilla ?
Aucune réponse ne vint en retour, hormis un faible tressaillement des lèvres du vieux Ned, accompagné de haussements d’épaules saccadés. Wilson portait ses mains tremblantes devant lui, comme s’il cherchait à s’expliquer par des gestes mais que son corps y faisait obstacle. Aucun son ne franchit ses lèvres.
– Ned ! insista Doug avec davantage de fermeté. Réponds-moi : où est Priscilla ? Est-ce qu’elle va bien ? Est-ce qu’elle est blessée ?
L’autre secoua la tête à plusieurs reprises, et des larmes roulèrent sur ses joues.
– Non…, parvint-il enfin à articuler d’une voix brisée. Non… elle… va pas bien… Elle…
À nouveau ressurgit ce sentiment oppressant qui comprimait la poitrine de Doug. Il ne connaissait que trop bien cette sensation. Et elle lui déplaisait terriblement. Elle annonçait le pire.
– Emmène-moi auprès d’elle, Ned. Je veux la voir ! Ned !
– Dans la cuisine…, murmura Wilson en tendant un bras amorphe, sans rien bouger d’autre.
Même ses yeux pâles et vides demeuraient rivés droit devant lui, fixant le néant. On aurait dit un polichinelle tout en chiffon qu’un étrange marionnettiste invisible s’amuserait à faire se mouvoir dans l’ombre.
– Soit..., dit Doug, rassemblant ses esprits. Entendu, je vais aller jeter un coup d’œil. Tu ne bouges pas d’ici, Ned, tu m’as bien compris ?
– Je bouge pas d’ici… Je bouge pas, répéta Ned machinalement, comme un automate.
Doug Moriarty s’avança avec prudence jusqu’aux cuisines. Avant même d’y pénétrer, il remarqua de larges flaques pourpres qui se répandaient tout doucement sur le carrelage, se glissant sous la porte à double battant. Il se précipita. Le corps de Priscilla Wilson gisait inanimé, baignant dans une mare de sang. Elle avait les yeux grands ouverts, et de nombreux coups de couteau lacéraient sa dépouille. Entre ses doigts crispés, un attendrisseur à viande. Doug s’agenouilla, prit son pouls. Aucune réaction. Priscilla Wilson était morte.
Moriarty se redressa, horrifié. À côté de lui, sur le plan de travail, un couteau à viande maculé de sang trônait, bien en évidence. Doug ressortit de la cuisine, abasourdi, considéra longuement son ami Ned sans prononcer la moindre parole. L’autre, ratatiné sur une chaise, tourna la tête d’un air effaré et finit par bredouiller :
– Je sais pas comment c’est arrivé… Ça a pas de sens ! Non, pas de sens…
Doug s’approcha lentement de lui, sans le quitter des yeux, prit une chaise à son tour et vint s’asseoir en face de Ned.
– Tu m’expliques ? lui demanda-t-il calmement.
Ned Wilson laissa échapper un long geignement plaintif et se frappa la tête avec son poing fermé à plusieurs reprises. Doug posa doucement sa main sur son poignet pour l’obliger à cesser.
– Au début, c’était comme d’habitude… commença Ned, dès qu’il se fut calmé. Tu sais comment on est toujours, Priscilla et moi… Tu nous connais, hein, Doug ?
– Je vous connais, oui, répéta Doug en sondant son ami droit dans les yeux. Dis-moi ce qui s’est passé, maintenant.
– On était… on était en train de se chamailler. Tu sais, comme on le fait tout le temps, depuis tant d’années. C’était pas méchant… C’était jamais méchant, pas vrai ?
– Je sais, Ned. Continue.
– Je sais même pas à quel moment ça a mal viré, ni pourquoi… J’ai pas compris. Je la taquinais, je plaisantais… Et puis, elle a… (il soupira et sanglota)… elle a mal pris une boutade. Très mal pris. Elle m’a engueulé… Insulté, même. Elle était furax !...
– Tu lui avais dit quoi ?
– Je sais plus, moi ! Une connerie sans importance, comme je faisais toujours !... Mais là, c’est comme si tout à coup, c’était devenu trop pour elle ! Elle a été prise de colère ! Une vraie colère, Doug, une fureur ! Je la reconnaissais même plus !...
– D’accord, Ned. Et ensuite ?
– Ensuite ?...
Wilson, perplexe, apeuré, dévisageait son vieil ami sans paraître comprendre ce qu’on attendait de lui, comme s’il venait brutalement de perdre le fil de leur conversation.
– Oui, reprit Moriarty toujours aussi calmement. Ensuite, Ned, qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que tu as fait ?
– Elle… elle s’en est prise à moi… Avec son attendrisseur à viande. Elle le brandissait. Au-dessus de ma tête. Elle voulait… me cogner avec. Elle a essayé de m’ouvrir le crâne. Oh ! Seigneur, elle était comme folle ! Je te le jure, Doug, elle était comme folle ! J’ai esquivé une fois, deux fois, j’ai essayé de la raisonner, de lui prendre son arme des mains, mais c’était impossible ! Tu sais comme elle pouvait être costaude, Priscilla, plus costaude que pas mal de bonshommes, ouais !
– Je sais, Ned.
– Alors, tout à coup… j’ai pris peur… J’ai compris que rien ne l’arrêterait, j’ai pensé qu’elle avait pété un câble, tu comprends ? Je veux dire : vraiment pété un câble ! Un circuit qui aurait grillé dans sa caboche, tout d’un coup, pffft ! Et j’ai su… qu’elle allait me tuer. Elle allait me tuer, Doug ! Réellement ! Si je faisais rien pour l’en empêcher, elle aurait pas hésité à…
Il s’interrompit une nouvelle fois, hoquetant et sanglotant, les doigts crispés sur son visage. Doug posa doucement sa main sur l’épaule de son ami et l’incita à reprendre son récit.
– Et alors… c’est là que j’ai aperçu ce grand couteau, là, sur la table. Il était tout proche… Je voyais plus que lui, et Priscilla qui me coursait dans toute la cuisine comme une harpie enragée !...
– Mais pourquoi est-ce que tu n’as pas tout simplement essayé de t’enfuir de là ? De foutre le camp en l’enfermant à clé dans sa cuisine ? Tu aurais pu appeler à l’aide, après ça. Pourquoi est-ce que tu ne l’as pas fait, Ned ? Pourquoi avoir attrapé ce couteau ?
Wilson, sonné, regardait Moriarty avec un profond désarroi, haussant ses épaules maigres et agitant ses mains encore toutes barbouillées du sang de Priscilla en signe d’impuissance.
– Je... j’en sais rien… Sur le moment, je voyais que ce couteau… Et je savais qu’il fallait que je la tue. Il fallait que je le fasse, tu comprends ? Tu comprends, Doug ? Pour pas crever. Je sentais… enfin, sur le moment je pensais que c’était la seule solution… pour qu’elle s’arrête. Mais maintenant… je sais plus… Oh merde ! Doug ! J’ai tué ma femme ! J’ai tué Priscilla ! Oh Seigneur, qu’est-ce que j’ai fait ? Mon Dieu, mais qu’est-ce que j’ai fait ?!...
– Ned, écoute-moi très attentivement, tu veux ? Tu ne lui as pas seulement planté ce couteau dans le ventre, tu l’as poignardée à plusieurs reprises ! Est-ce que tu t’en souviens, au moins ?
– À plusieurs reprises… ? répéta l’autre d’un air ahuri, comme s’il était étranger à tout ce qui venait de se passer. Comment ça, à plusieurs reprises ?...
– Oui. Son corps porte les traces de nombreux coups de couteau. Entre huit et dix, je dirais, à première vue… Comment tu expliques ça ?
Ned tremblait désormais de tout son être, pratiquement incapable d’articuler.
– Je… je sais pas, Doug… Je te jure, je sais pas ce qui s’est passé… J’ai juste… frappé… encore… et encore… et encore… Je devais le faire… J’avais… j’avais envie de le faire !...
– Tu av… ? Ok, très bien, Ned, c’est entendu. Reste assis, à présent, et essaie de te calmer, tu entends ? dit Doug en se levant. Je vais appeler les secours. De la façon dont je vois les choses, tu pourras essayer de plaider la légitime défense. C’est la version que je soutiendrai auprès de la police. Il faut juste espérer que la justice pense comme moi, au vu de ces nombreux coups portés qui joueront contre toi. J’appelle immédiatement O’Grady à Polson. On va tout faire pour te sortir de là, d’accord ? Tu bénéficieras probablement de circonstances atténuantes, vu la situation. En tout cas, il faut l’espérer…
Ned Wilson le dévisageait avec une hébétude désarmante, comme si Doug Moriarty s’exprimait en chinois. Il ne comprenait pas. Il ne comprenait rien de ce qui était en train de se passer, car rien de ce qui lui arrivait ne lui paraissait réel. Pour l’heure, la seule chose raisonnable dont il commençait tout doucement à se persuader était qu’il était sûrement en train de perdre la tête…