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Alexis Arend · Chapitre 28 sur 63

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La journée lui avait semblé ne jamais…

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La journée lui avait semblé ne jamais vouloir prendre fin. Elle avait été très calme depuis le début de la matinée. À peine quelques gamins curieux, ou des parents à la recherche de sucreries pour un anniversaire. M. Marsh raccompagna sans empressement un enfant à la porte de la boutique, lequel tenait d’une main ferme son sachet de confiseries, le visage radieux. M. Marsh lui sourit et lui recommanda de rentrer chez lui sans trop s’attarder. Alors qu’il s’apprêtait à refermer derrière lui la porte de son commerce, son regard las rencontra celui de Mme Case, laquelle le salua d’un hochement de tête cordial accompagné d’un sourire vaguement courtois tout en le dévisageant. Puis elle considéra longuement l’enfant, et à nouveau le confiseur. Sur les traits de la jeune femme se dessina une expression curieuse.

M. Marsh verrouilla la porte à clé, retira son tablier, le plia soigneusement et le remisa sous le comptoir. Il se passa la main sur le visage et gravit avec lenteur l’escalier qui menait de sa boutique à son petit appartement au premier étage. Il déposa ses clés sur le guéridon du vestibule, retira ses chaussures, défit le col de sa chemise et se dirigea vers la chambre de son épouse. Il entrouvrit précautionneusement la porte, sans bruit. Lorsqu’elle le vit qui attendait dans l’embrasure, hésitant, Tilly Marsh lui sourit, d’un sourire effacé, et l’invita à s’asseoir au bord du lit.

– Comment est-ce que tu te sens, ma chérie ? lui demanda-t-il avec douceur. Tu as pu te reposer, aujourd’hui ?

– Un peu, oui, pas beaucoup, répondit-elle. J’ai encore été prise de nausées…

– Tu as bien avalé les comprimés que t’a prescrits le docteur Grant ?

– Oui, dit-elle dans un souffle. Je les ai pris, mais je n’ai pas l’impression que ça m’aide beaucoup, tu sais…

– Ça t’aidera, la rassura-t-il à mi-voix en lui baisant la main. Ça t’aidera, aie confiance… Est-ce que tu as faim ?

Elle secoua la tête et contempla son époux avec un pâle sourire. Une infinie tristesse se déversait dans ses yeux.

– Non ? Même pas un petit creux ? Moi qui pensais te préparer une soupe au poulet, tu sais, celle que tu aimes tant ?

– D’accord, murmura-t-elle en s’efforçant de sourire davantage. Je veux bien, alors, si c’est ta fameuse soupe au poulet…

– Entendu. Ne te lève surtout pas, je m’en occupe et je t’apporte ça.

– Fletcher…, dit-elle faiblement tandis qu’il rajustait les draps.

– Oui, ma chérie, qu’y a-t-il ?

– Je… je suis tellement désolée… pour tout ça.

Les yeux du vieil homme s’embuèrent brusquement de larmes. Il se rassit.

– Chérie, ne dis pas ça, jamais. Tu n’y es pour rien. Absolument pour rien. On viendra à bout de cette saleté. On la terrassera, on la mettra à genoux et on laissera ce pénible souvenir derrière nous, d’accord ? Comme on l’a toujours fait, chaque fois qu’on a eu à surmonter des obstacles. On est passés par des tas de périodes difficiles, rappelle-toi. Et on s’en est toujours tirés, tous les deux, non ?

Il l’embrassa sur le front, tendrement, réprimant son chagrin.

– Comme on l’a toujours fait, oui…, répéta Tilly en gardant serrée sa main dans la sienne et en fermant les paupières pour contenir sa peine à son tour. Comme on l’a toujours fait…

– Je dois aller m’occuper de la soupe, dit doucement Fletcher Marsh. Tu n’as besoin de rien, en attendant ?

– Non, ça ira, je te remercie.

Elle eut une légère quinte de toux mais la contint aussitôt pour ne pas affoler son époux. Celui-ci, en quittant la chambre, contempla sa pauvre femme avec impuissance et désarroi. En lui voyant les traits si amaigris, usés, affaissés, il sentit une boule amère, brûlante comme une braise incandescente, enfler dans sa gorge. Sa peau était fatiguée, grisâtre, d’une pâleur effrayante. Même son regard jadis pétillant avait perdu de son éclat rieur. Des cernes noirs mangeaient ses yeux. Son corps blafard était d’une maigreur affolante. Elle n’était plus qu’un esprit résigné, emprisonné dans ce carcan qu’était son corps las, éreinté d’avoir trop lutté. Fletcher referma la porte de la chambre, là encore sans bruit, longea le couloir et gagna la cuisine. Là, il s’adossa contre le mur, porta ses mains à son visage et se mit à sangloter...

Une heure plus tard, Fletcher Marsh retourna dans la chambre de Tilly, portant un plateau avec un plein bol de soupe, un morceau de pain de seigle, une carafe d’eau fraîche et un demi-gobelet de médicaments de diverses formes et couleurs. Il le déposa sur la chaise à côté du lit, aida son épouse à se redresser, rajusta son oreiller et lui tendit le plateau avec précaution.

– Est-ce que tu veux que je t’aide à manger ?

– Non, merci, répondit-elle en le considérant avec une grande tendresse. Je pense pouvoir y arriver, c’est gentil…

Elle souffla sur sa cuillerée de bouillon fumant et la porta à sa bouche.

– Elle est très bonne, ta soupe, lui dit-elle dans un murmure, vraiment très bonne… Tu as toujours su t’y prendre, aux fourneaux…

Il sourit et ne put, une nouvelle fois, que difficilement étouffer la rage et la souffrance qui montaient en lui. Tilly sembla le deviner et lui dit, les yeux dans le vague :

– Est-ce que tu te souviens de notre détour par Sacramento, quand nous avions traversé toute la Californie après notre deuxième année de mariage ?

– Tu parles que je m’en souviens, répondit-il en riant, tu avais avalé je ne sais quelle cochonnerie et tu as été malade pendant tout le reste du voyage. Tu vomissais sans arrêt, j’ai bien cru que j’allais te perdre…

Il se tut soudain. Son rire se fêla et s’éteignit. Fletcher répéta d’une voix aiguë qui se brisa comme du verre dans le silence de la chambre :

– J’ai bien cru que j’allais te perdre…

Puis, son regard se bruma et les larmes vinrent enfin, sans bruit, sans sanglot. Juste quelques gouttes douces et tièdes qui perlaient et trouvaient leur chemin le long des sillons de ses joues creusées par l’âge et l’épuisement.

Tilly lui prit alors la main et lui demanda de poser le plateau sur la commode. Après ça, elle le fit asseoir à côté d’elle et l’invita à appuyer sa tête contre son épaule.

– Il faisait tellement beau cette année-là…, murmura-t-elle d’un air mélancolique. Tellement chaud, aussi… Je me le rappelle encore parfaitement. Tous les arbres fruitiers de Californie étaient en fleurs. Dès qu’on s’aventurait dans un pré, les abeilles bourdonnaient tant qu’on n’osait même pas s’avancer, de peur de se faire piquer (elle rit). Et toi qui te moquais de moi ! Ah ! j’étais tellement heureuse ! C’était une année si merveilleuse… Comme celles qui ont suivi, et comme celles qui l’avaient précédée. Et de toutes ces années vécues à tes côtés, jamais je n’ai eu à regretter la plus petite heure passée auprès de toi. Tu as été le meilleur des époux, Fletcher Marsh. Oui, le meilleur des époux… Mon seul regret, et il est immense, aura été de n’avoir jamais pu te donner l’enfant dont tu rêvais tant… Dont nous rêvions tant. Oui, c’est là mon seul et plus terrible regret… Ça, et… ce que je t’impose aujourd’hui… Tu n’as pas mérité d’endurer tout ça, mon amour…

– Je me suis souvent répété que si nous avions eu une fille, répondit Fletcher lui aussi à voix basse sans prêter attention aux derniers mots de son épouse, j’aurais voulu l’appeler Constance. J’ai toujours adoré ce prénom. Et si ça avait été un petit garçon, j’hésitais entre Michael et Conrad. Lequel est-ce que tu aurais préféré ?

Il attendit une réponse qui ne vint pas, tourna la tête et son sourire s’évanouit de ses lèvres. Tilly avait les yeux fermés, et sur son visage blême se lisait un profond apaisement, une étrange sérénité. Sa main frêle et blanche tenait encore celle de son époux, mais bien vite l’étreinte de ses doigts se relâcha sans heurt. Sa respiration, elle aussi, s’était tue.

– Si nous avions eu cet enfant toi et moi, reprit le vieil homme d’une voix douloureuse, pratiquement inaudible, j’aurais aimé qu’il ait tout de toi. J’aurais voulu que ce soit une fille, pour qu’elle hérite de ta grâce et de ta beauté, ta douceur aussi… Et si ça avait été un fils, j’aurais souhaité qu’il ait ton courage et ta force de caractère. J’aurais aimé te retrouver en lui, en elle. J’aurais été heureux de savoir qu’après notre mort à tous deux, une part de toi puisse subsister en ce monde à travers nos enfants, et après eux, nos petits-enfants. Tu auras été une bénédiction pour ce monde, Tilly Marsh. Et un merveilleux cadeau que le Ciel m’aura fait, à moi…

Il se tut un instant pour écouter le lourd silence auquel avait fait place la respiration lente et difficile de sa femme.

Fletcher Marsh contempla longuement son épouse, plongea délicatement sa tête dans sa chevelure et l’embrassa encore. Puis il s’abandonna totalement à son chagrin, laissant enfin ruisseler ce torrent chaud et acide qui lui déchirait la gorge et lui brûlait si amèrement les yeux…

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