Josh

Alexis Arend · Chapitre 26 sur 63

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Sur le chemin du retour, au volant…

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Sur le chemin du retour, au volant de sa camionnette ronflante qui peinait à avaler l’asphalte, Douglas Moriarty, l’air absent, ruminait ses inquiétudes. L’esprit du vieil homme vagabondait d’une pensée à une autre sans parvenir à se raccrocher à quoi que ce soit de tangible, empêtré dans une sorte de marasme indistinct qui assombrissait sa bonne humeur coutumière. À un moment donné, lassé de bougonner à voix haute, il donna un coup de volant à droite et stoppa sa fourgonnette sur le bas-côté de la chaussée. Il se pencha côté passager, ouvrit la boîte à gants, farfouilla dans un fatras de papiers froissés, de clés et de stylos et en sortit un flacon de cachets d’aspirine. Il avala trois comprimés qu’il fit glisser dans son gosier avec un fond de bouteille d’eau tiédie.

Moriarty resta ensuite assis là, pensif, immobile au volant de sa voiture qui exhalait des relents d’huile de moteur brûlée, sur cette route frappée de canicule. Quelque chose ne collait pas. Il le pressentait. Les événements prenaient à ses yeux une tournure très inhabituelle, mais il ne parvenait pas à mettre précisément le doigt sur ce quelque chose. Et cela l’irritait terriblement et contrariait son instinct. Il retira sa casquette, s’épongea le front à l’aide de son mouchoir et s’extirpa de la voiture pour respirer plus à son aise. Mais l’air du dehors était brûlant et sec, et à défaut de le rafraîchir, lui assécha davantage encore la gorge.

Son regard fatigué s’aventurait machinalement sur son environnement immédiat quand tout à coup, un détail insolite accapara son attention. Il s’avança de quelques pas, plissa les paupières pour mieux voir. Il s’accroupit et lorsqu’il se redressa, il tenait du bout des doigts un rouleau de papier toilette à demi déroulé et taché de terre. Il leva les yeux et remarqua d’autres rouleaux épars, et aussi des coquilles d’œufs brisées et d’autres détritus pourrissants, indéfinissables, qui jonchaient le trottoir.

Il s’approcha d’une palissade mal tenue et jeta un œil à l’intérieur. Partout sur le sol, dans l’allée, dans le jardin, au milieu de la cour ou devant le portail, s’accumulaient quantité de déchets de toutes sortes. Des restes de fruits écrabouillés achevaient de se décomposer au soleil, sous le vol bruyant de grosses mouches bleues qui bourdonnaient lourdement, assommées par la fournaise de l’air ambiant. Douglas Moriarty examina encore longuement le jardin et le parterre de l’allée avant de revisser sa casquette sur sa tête et de soupirer bruyamment :

– Un accident de vélo, hein ? Tiens, tu parles !…

Il jeta un œil au nom inscrit sur la boîte aux lettres.

– Lei… bo… wicz… Bon sang, mais c’est quoi ce nom ? grommela-t-il.

Il franchit le portail en maugréant et s’avança dans l’allée. Il sonna à la porte d’entrée et attendit. Puis sonna une nouvelle fois. Enfin, on vint lui ouvrir. Une femme blonde d’une quarantaine d’années, pas vraiment jolie ni même agréable de visage. Elle avait les cheveux un peu sales, rassemblés en un chignon sommairement arrangé, et ses yeux creusés étaient cerclés de noir. La femme était affublée d’un vieux survêtement de jogging dépenaillé. Et surtout, elle chaussait des pantoufles. Moriarty se laissa aller à imaginer à quel point ses pieds devaient transpirer, confinés ainsi dans ces étuves laineuses par une pareille canicule.

– Ouais, c’est pour quoi ?

– Madame… hem… Lebowitz ?

– Leibowicz.

– Pardon. Leibowicz. Je m’appelle Douglas Moriarty, je travaille pour le Service des Forêts à Ellison. Je ne crois pas que nous ayons déjà été présentés.

Elle le toisa de la tête aux pieds, sans retenue aucune.

– Z’êtes pas un peu vieux pour ça ?

Moriarty, patient, sourit par complaisance.

– Je suis pratiquement à la retraite, madame, c’est vrai. Mais vous savez, dans les petites villes comme celle-ci, on a toujours besoin de quelqu’un comme moi pour veiller au bon déroulement des choses du quotidien. J’ai officié en tant que shérif adjoint pour le comté il y a quelques années de ça, alors que voulez-vous, les gens s’habituent…

– Ouais, je vois…

– Mme Leibowicz… reprit Moriarty.

– Vous auriez des cigarettes ?

– Excusez-moi ?

– Des cigarettes. Putain, je tuerais pour une clope, là…

– Non, je regrette. Mme Leibowicz, insista Moriarty, je viens d’apercevoir l’état de votre cour en passant devant votre propriété. Est-ce que quelqu’un vous aurait causé du tort ? Ou vous aurait fait une mauvaise farce ? Des vandales, des gamins du quartier, peut-être ?

– Ça ? Ce foutoir, là ? Ouais, sûrement des sales petits cons qui m’ont fait ce coup merdique… Bande de petits fumiers !

– Vous n’auriez pas aperçu les responsables, par hasard ?

– Nan, m’sieur. Je devais pioncer. Parce que si j’avais chopé celui qui s’est permis de balancer toutes ces merdes chez moi, croyez-moi que je lui aurais coupé les couilles !...

– Je vois… Est-ce que votre mari, peut-être, aurait pu… ?

– Mon quoi ?

– Votre mari. Ou… votre compagnon ? À moins que vous ne viviez seule ici ?

– Je vis avec mon gosse. Quant au dernier foutu porte-burnes qui a franchi le pas de ma porte et qui est resté chez moi plus de trois nuits d’affilée, je l’ai pas revu depuis dix ans… Cet enfant de garce vérolée s’est tiré un beau matin en me laissant engrossée comme une truie. Et sans un kopeck sur moi ! Alors non, vous trouverez ni mari ni compagnon ici, comme vous dites...

– Je vois…, répéta songeusement Moriarty. Est-ce que vous me permettriez de parler quelques instants à votre fils, s’il est ici ?

– Lenny ?

– Oui, si c’est là son nom.

– Lenny ! se mit brusquement à beugler la femme blonde en tournant la tête en direction du salon.

Elle attendit un instant, toisant à nouveau le vieux garde forestier d’un air équivoque.

– Putain, il est vraiment pas vif, ce gosse, soupira-t-elle, impatientée. Lenny, sale chierie, tu vas ramener ton cul ici, oui ou merde, y a le shérif adjoint… (elle se tourna vers l’homme) comment vous avez dit que c’était votre nom, déjà ?

– Moriarty. Douglas Moriarty. Mais je ne suis plus shérif adjoint, madame, je travaille maintenant pour le Service des…

– … y a le shérif adjoint Moriarty qui veut te causer ! Magne-toi de te pointer, bordel, ou je viens te chercher !...

L’enfant blond parut à son tour sur le seuil, nullement intimidé par les menaces de sa mère. Il gratifia l’ancien policier d’un regard sombre, inexpressif, sans prononcer un mot.

– Bonjour, mon garçon, dit Moriarty. Comme je l’expliquais à ta mère à l’instant, j’ai vu l’état de votre propriété en passant. Est-ce que, à tout hasard, tu aurais vu qui vous a fait cette mauvaise blague ? Tu peux me le dire, tu sais, et je ferai ce qu’il faut pour que ça ne se reproduise plus. Tu n’as pas à avoir peur.

– Je n’ai pas peur.

– C’est bien, mon garçon, c’est très bien (il sourit). Est-ce que tu aurais vu quelqu’un tourner autour de la maison, dans ce cas ?

– Non.

– Ah… Rien entendu non plus ? Des rires, des cris ?

– Non.

– D’accord… Bon, eh bien merci à tous les deux, je ne vous dérange pas plus longtemps. Vous savez, leur dit-il en désignant de la main la cour rendue à l’état d’immonde dépotoir, vous devriez vite nettoyer tout ça… Avec la chaleur, ça empeste et ça vous attire la vermine. Mouches et compagnie, vous voyez ?

La mère et son fils le dévisagèrent comme s’il avait proféré la plus énorme insanité. Moriarty, décontenancé, se résolut à s’en aller d’ici.

– Eh, Lenny ! brailla soudain la mère. Au lieu de rester là à rien foutre sur le canapé, prends donc ton vélo et file en ville me rapporter des clopes. Qu’au moins, tu serves à quelque chose. Allez, putain, dégage de là ! Magne !

Et elle lui administra une grande claque derrière la tête. Moriarty, qui s’était retourné machinalement, observa la scène d’un air dubitatif, hésita à émettre une remarque puis se ravisa. L’enfant le dépassa en poussant sa bicyclette, l’enfourcha sitôt parvenu à la route et disparut en direction d’Ellison. Avant de s’en aller, Moriarty se retourna une dernière fois pour demander :

– Au fait, madame Leibowicz, où viviez-vous avant de vous installer à Ellison ?

– Ansley. Nebraska. Bled de merde, mais quand même moins qu’ici…

Il remercia et salua. De retour dans sa voiture, il demeura à nouveau pensif un long moment, puis décrocha sa CB et appela son jeune équipier resté au central, Mark Mills.

– Mark, je voudrais que tu appelles le shérif O’Grady, à Polson, de ma part. Demande-lui de bien vouloir faire quelques recherches pour moi... À Ansley, dans le Nebraska... Les Leibowicz… Une mère et son fils… Oui, Lei-bo-wicz… C-Z à la fin… Non, rien de spécial pour le moment… Une simple vérification. Qu’il essaie de découvrir ce qu’il y aurait à apprendre sur la mère… Rappelle-moi dès que tu as du nouveau, de toute manière je repasserai tout à l’heure au bureau… C’est gentil, merci… C’est ça, à plus tard…

Son attention s’attarda encore un instant sur cette curieuse demeure des Leibowicz, puis il ingurgita deux autres cachets d’aspirine et redémarra finalement le moteur.