Josh
J’ignore par quel curieux hasard l’agitation qui…
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J’ignore par quel curieux hasard l’agitation qui avait secoué Ellison durant ces deux jours ne nous avait pas encore touchés. En y repensant aujourd’hui, je m’étonne de ne retrouver, dans mes souvenirs, nulle foule assaillir notre propriété, nul journaliste avide de sensationnel tambouriner à notre porte, nul inquisiteur hystérique hurler à la sorcellerie. Non, rien de tout cela.
Nous n’avions guère mis le nez dehors. Même Josh et moi. Peut-être, inconsciemment, craignions-nous que sur nos visages ne se lise ce que nous dissimulions ? Au moins avions-nous pu bénéficier de deux jours de paix. Deux jours d’accalmie avant la grande tourmente…
Oncle Mort, en ce lundi matin, en avait totalement oublié qu’il s’était promis d’aller trouver le docteur Grant. Il se rendit donc au garage, comme chaque jour de la semaine, désireux de se replonger dans un travail qui ne lui faisait pas bouillir le sang et l’obligeait à focaliser son attention sur tout autre chose que les bizarreries de la famille Myers.
Steeve Neill était déjà à son poste, occupé à redresser une pièce de tôle. Étrangement, la déferlante insensée du week-end ne semblait pas l’avoir atteint, lui non plus. Oncle Mort et lui échangèrent quelques amabilités d’usage, quelques plaisanteries également tout en buvant une tasse de café fort, puis se mirent tranquillement à l’ouvrage.
Une heure s’écoula avant que Winnie Howers ne franchisse les portes de l’atelier.
Winnie se tenait figée, accoutrée d’une jupe grise froissée et d’un chemisier blanc défraîchi. Ses cheveux sales étaient sommairement retenus par une pince. Son teint livide allongeait son visage éprouvé et faisait ressortir ses traits amaigris. Mais le plus frappant dans ce masque de détresse était encore ses yeux. Rouges, creusés, cerclés de noir d’avoir trop pleuré. Son regard délavé où se noyaient tous les supplices qu’elle avait endurés depuis des jours était tourné vers les deux hommes. Une lueur pâle, d’un éclat glacé, ne l’illuminait qu’à peine. Oncle Mort et Steeve, très surpris de sa venue, levèrent le nez vers elle tandis qu’elle s’avançait vers mon oncle, sans tout d’abord dire un mot. Elle le considéra longuement, fixement, ne sachant si elle devait se mettre à hurler, à pleurer, ou s’effondrer à genoux.
– Winnie ? s’étonna oncle Mort. Je ne m’attendais pas à te voir ici, est-ce que ça va ? Est-ce que… est-ce que Randy va bien ?
– Tu le savais… ? demanda-t-elle d’une voix si éteinte que Mortimer ne comprit pas tout d’abord.
Elle leva vers lui ses yeux clairs, lessivés par les larmes. Un désespoir immense s’y reflétait.
– Tu le savais… ? répéta-t-elle avec difficulté, comme si chaque mot qui sortait de sa bouche exigeait un effort incommensurable. Réponds-moi : est-ce que tu étais au courant, Mortimer ?
– Je… je ne comprends pas. De quoi est-ce que tu parles ? lui demanda-t-il doucement, s’approchant d’elle jusqu’à lui prendre la main.
Elle se dégagea sèchement, et son regard se para d’un voile noir.
– Pourquoi est-ce que tu ne l’as jamais emmené le voir ? Si tu savais de quoi il était capable, pourquoi tu n’as jamais emmené ce garçon à la clinique de Polson ? On dit… on dit partout qu’il a pu guérir Nick Randall, alors…
Oncle Mortimer déglutit, atterré, attendant que Winnie achève sa phrase.
– … alors pourquoi tu n’as rien fait pour aider Randy, Mortimer ? Pour aider mon mari, blessé dans ton atelier, alors qu’il travaillait pour toi ?! Pourquoi, Mort ? Ce garçon…
Elle marqua un temps, se radoucit et reprit :
– … ce garçon… Josh… Est-ce qu’il peut vraiment faire ce qu’on raconte ? Il peut vraiment guérir les gens ?
– Winnie, écoute-moi, je… balbutia mon oncle, totalement pris de court. Il faut que tu me croies, j’ignorais tout de cette histoire il y a encore deux jours, et jamais je… Je te le jure, Winnie, je ne savais rien de tout ça !...
– Je vous suis pas, tous les deux…, s’avança Steeve, incrédule. Qu’est-ce qui se passe avec ton neveu, Mort ? Winnie, quel rapport avec Randy ?
– Écoute…, continua oncle Mort. Cet après-midi, je… j’emmènerai Josh à la clinique, d’accord ? Je le conduirai moi-même jusqu’à la chambre de Randy. Je… je ne peux rien te promettre, je ne sais pas au juste ce que Josh peut ou ne peut pas…
Elle baissa la tête et se mit à sangloter douloureusement. Des sanglots durs, amers, désespérés.
– C’est trop tard… balbutia la jeune femme d’une voix pratiquement éteinte. Il est bien trop tard pour ça…
– Quoi… ?! Qu’est-ce que tu… ?
– Il est mort, Mortimer ! Randy est mort, tu entends ? Il… il est mort cette nuit… Seul, dans cette chambre froide. Je n’étais même pas là pour lui. Il est mort tout seul, loin de moi… Et tu n’as rien fait pour empêcher ça !...
– Winnie…, bredouilla oncle Mort, bouleversé, je t’en fais le serment, je ne savais pas que…
– Mais ton neveu, lui, il savait ! s’écria-t-elle tout à coup, hors d’elle. Il savait ce dont il était capable ! Il savait qu’il avait en lui le pouvoir de le sauver ! Et il n’a rien fait, il n’a rien dit à personne ! Il n’a pas levé le petit doigt pour aider mon Randy alors qu’il aurait pu lui épargner toutes ces horribles souffrances !... Il aurait pu lui sauver la vie ! Maudit soit-il, Mortimer, maudit soit ce garçon !
– Non, ne dis pas ça, je t’en prie… Je ne…
– Maudit soit ce Josh ! Et sois maudit, toi aussi, Mortimer ! siffla-t-elle rageusement. Tous autant que vous êtes, soyez maudits pour ce que vous nous avez fait endurer, à Randy et à moi !...
Oncle Mort, tétanisé, ne put articuler un mot.
– J’espère que ça lui portera malheur ! lâcha-t-elle entre ricanement et plainte. Oh oui ! J’espère qu’il arrivera bientôt malheur à ce sale gamin !... Que ça vous porte malheur à tous, tous ceux de votre satanée famille d’hypocrites !
– Winnie, je regrette… Je regrette sincèrement, pour Randy. Si je pouvais revenir en arrière, je t’assure que je…
– Mais tu ne peux pas, hurla-t-elle brusquement. C’est trop tard maintenant, et je me fous complètement que tu regrettes, tu m’entends ? Je m’en fous ! Ça ne change plus rien ! C’était avant, que j’avais besoin que tu sois là pour Randy et moi !...
Elle le fixa longuement de son regard brisé, cherchant d’autres mots durs en elle, d’autres cruelles paroles de reproche pour curer cet abyssal puits de souffrance et de rage que la perte de son bien-aimé avait creusé au plus profond d’elle-même. Puis ce même regard se radoucit malgré elle, vaincu, las d’avoir trop haï.
– C’était avant, que j’avais besoin qu’on m’aide... murmura-t-elle enfin.
Winnie Howers le dévisagea encore un instant, à bout de colère, avant de tourner les talons et de s’éloigner avec lenteur, la tête basse. Ses pas étaient lourds, engourdis, sa démarche hésitante. Elle traversa la rue et son image disparut de leur champ de vision.
– Est-ce que c’est vrai ? demanda Steeve en s’approchant d’oncle Mort. Ce qu’elle a dit à propos de ton neveu, ce qu’il peut faire ? Est-ce qu’elle a dit la vérité ?
– Oui…, murmura Mortimer. Malheureusement, oui Steeve, c’est vrai…
– Pourquoi « malheureusement » ? C’est un don extraordinaire, au contraire !
Oncle Mort se tourna vers lui, profondément abattu.
– Ah oui, tu crois ça ? Eh bien, tu l’expliqueras à cette pauvre Winnie, dans ce cas…
Il retira son bleu de travail et le jeta sur une chaise.
– Rentre chez toi, Steeve, dit-il d’une voix morne. Je ferme le garage pour le reste de la journée. Je t’accorde un jour de congé. Emmène tes mômes se baigner, va au cinéma avec ta femme. Occupe-toi l’esprit, prends soin des tiens. On se revoit demain matin. Aujourd’hui, j’aurai pas la tête à la mécanique. J’ai besoin de m’allonger. De boire un verre ou deux, aussi.
– Mort, je comprends ce que tu ressens, je t’assure. Si ça m’arrivait à moi, ça me déglinguerait, moi aussi, tu peux me croire ! Mais t’as pas à t’en vouloir pour ce qui est arrivé à Randy… Tout ça, c’est pas ta faute, tu savais pas, tu l’as dit toi-même !
– Ouais, je suis pas trop sûr de ça… Mais merci Steeve, j’apprécie. Va, maintenant, tu veux ? Je vais fermer la grande porte.
– Ton neveu, en revanche… poursuivit Steeve d’un air songeur. Si vraiment il avait la capacité de le sauver et qu’il n’a rien fait… eh bien, que Dieu lui pardonne ! Parce que moi, à la place de Winnie Howers, je te le dis franchement : je pourrais pas…
Oncle Mort le considéra longuement sans tout d’abord rien dire.
– Rentre chez toi, maintenant, Steeve, conclut-il d’un air las.