Josh

Alexis Arend · Chapitre 5 sur 63

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Josh

La première semaine de notre nouvelle vie…

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La première semaine de notre nouvelle vie se déroula mieux que je ne l’avais redouté. Mon frère et moi étions certes encore profondément meurtris par la disparition de notre père, mais au moins avions-nous trouvé refuge au sein d’une famille qui faisait tout son possible afin que nous nous sentions à notre aise auprès d’elle. Et, en dépit des circonstances tragiques de notre arrivée dans cette maison, ce fut le cas. Un jour – nous devions être le 19 ou le 20 juin –, alors qu’il était encore tôt, oncle Mort vint me trouver dans la cuisine. Il s’assit à table en face de moi, à califourchon sur la chaise, les bras appuyés sur le dossier. Il me considéra un instant avec gravité et me dit :

– Aujourd’hui, Simon, tu vas venir avec moi au garage. Josh restera avec ta tante. Je voudrais te parler de quelque chose. Alors dépêche-toi de finir de manger et retrouve-moi dans la cour, tu veux ?

Il m’adressa un vague sourire et quitta la table. Je restai un instant sans bouger, me posant nombre de questions. Puis, je me décidai à me lever et à le rejoindre près de la camionnette.

– Grimpe donc, me dit-il simplement. On y va.

Sa camionnette était un pick-up Willys de 1941, d’un rouge sombre, émaillé çà et là de larges éraflures et de plaques de rouille. Je me rappelle que les essieux grinçaient dès que l’on prenait appui sur le marchepied. Je me remémore aussi ces relents de graisse et de pétrole mêlés qui me flanquaient la nausée. Un jour, oncle Mort avait renversé un jerrican d’essence sur les sièges, et l’odeur épouvantable en avait à jamais imprégné le tapis et le tissu des sièges. Une puanteur très forte, assez écœurante. Oncle Mort, après quelques centaines de mètres, se décida à ouvrir la bouche, parlant haut pour couvrir le ronflement rauque du moteur :

– Écoute, Simon, je sais que tu es un gamin intelligent, qui se débrouille plutôt pas mal à l’école. J’ai d’ailleurs parlé à un de tes professeurs l’autre jour. C’est une très bonne chose, tu dois faire des études pour réussir ta vie. Mais si jamais les choses ne devaient pas se passer au mieux, si pour une raison ou une autre, tes projets ne se déroulaient pas comme prévu, je voudrais que tu aies toujours une solution de repli. Un bagage qui te permette de t’en sortir quoiqu’il advienne. Alors, je me suis dit que j’allais t’apprendre dès maintenant deux ou trois trucs, au garage. Je pensais que ça pourrait toujours te servir. D’abord, un homme doit être capable de se dépatouiller avec un moteur, on ne sait jamais. C’est important. Ensuite, eh bien… je me disais que comme ça, tu serais toujours capable de te trouver un boulot, peu importe ce qui pourrait t’arriver dans la vie. On aura toujours besoin d’un bon mécano, partout où tu iras. Qu’est-ce que tu en penses ?

Ce que j’en pensais, c’était qu’oncle Mort avait sacrément la tête sur les épaules, et était plein de bon sens. Mais je devinais également que cela impliquerait en contrepartie quelques sacrifices de ma part. Notamment, je le pressentais, nos matinées de pêche avec Josh, et nos baignades au lac. Si elles étaient aussi importantes pour nous, c’était surtout parce qu’elles nous rappelaient à tous deux nos jours heureux aux côtés de notre père. De lourds nuages gris commencèrent à obscurcir le cours de mes réflexions.

– C’est une bonne idée, oncle Mort… dis-je simplement.

– Tant mieux ! s’écria-t-il, tout joyeux. Je suis content que l’idée te plaise. Ta tante n’était pas très chaude pour ça, tu sais ? Elle a peur que ça te donne la passion de la mécanique et te détourne d’études prestigieuses (il se mit à rire, et je souris aussi, un rien forcé). Si tu veux devenir médecin ou avocat, il n’y aura pas de souci, nous ferons tout pour que tu puisses avoir une belle vie plus tard, habiter une belle maison, mettre tes enfants à l’abri du besoin. Tout ça, c’est très bien. Mais ce que je veux moi, avant tout, c’est te donner les moyens d’avoir un métier de secours quelle que soit la voie que tu choisiras dans quelques années. J’ai raison, non ?

Je hochai la tête sans un mot.

– Alors puisque ça a l’air de te convenir, ce qu’on fera, c’est que je te prendrai avec moi le matin au garage, comme aujourd’hui, et je te formerai tous les jours de la semaine pendant les vacances. Je t’apprendrai ce que je sais, petit à petit. L’après-midi, tu pourras rester tranquillement à la maison, ou faire ce que tu as à faire. Et de toute manière, le dimanche, tu auras ta matinée pour aller au lac si tu en as envie. Ça te va ?

Nouveau hochement de tête silencieux. Adieu les baignades quotidiennes. Mais comme je vous le disais, oncle Mort était décidément un homme prévenant. En dépit de la déception suscitée par ces belles matinées désormais passées entre les quatre murs de l’atelier plutôt que sur les rives de Swan Lake, je lui en étais reconnaissant.

– Et Josh ? demandai-je tout à coup.

– Eh bien quoi, Josh ?

– Est-ce que tu vas lui apprendre la mécanique, à lui aussi ?

Oncle Mortimer eut soudain un soupir embarrassé, hésita à répondre, puis finit par invoquer un prétexte que je savais fallacieux.

– Il est encore un peu jeune, on verra ça plus tard. On a le temps. Et puis, il n’est pas comme toi, il…

Avisant mon regard interrogateur, il hésita une nouvelle fois.

– Oui, tu sais… il… enfin, j’ai peur que ce ne soit pas pour lui, en somme. Toi, tu es un petit gars débrouillard, je sais que tu adoreras trifouiller les moteurs ! Lui… je ne crois pas vraiment que ce soit son truc, tu comprends ?

Il me sourit de bon cœur, mais je devinais ce qu’il n’osait pas clairement me dire, pour ne pas me causer de peine : que Josh était différent à ses yeux, qu’il le soupçonnait d’être un enfant un peu attardé.

– Je vais te présenter aux gars du garage, Steeve et Randy, poursuivit-il. Ce sont de braves types, tu verras. Tu pourras toujours leur demander conseil, observer comment ils travaillent, même les jours où je ne serai pas à l’atelier de toute la matinée. Je leur en ai parlé, ils seront ravis de te filer un coup de main. Aujourd’hui, je vais simplement te faire faire le tour du propriétaire, te montrer deux ou trois bricoles histoire que tu te fasses une idée du métier, mais dès demain, on s’y met pour de bon. Ah ! Que je n’oublie pas : à 11 h, je dois passer voir M. Lloyd à la banque, je ne pourrai pas t’emmener avec moi. Alors tu n’auras qu’à aller te balader en ville, et je te récupérerai au garage sur les coups de midi. Ok ? Tiens voilà, on y est.

Le garage appartenait à oncle Mort. Il l’avait racheté à un mécanicien proche de la retraite voilà quelques années et l’avait entièrement retapé. Je me souviens avoir été légèrement déçu en le découvrant. Je ne sais pas pourquoi, je me le figurais plus vaste, plus impressionnant. J’imaginais une de ces grandes concessions General Motors ou Ford. Non, rien de tout ça. C’était juste un bête atelier aux murs de couleur crème, coincé entre deux habitations, dans une petite rue en pente d’Ellison. Même pas en centre-ville. La façade était constituée d’une large porte métallique à deux vantaux qui donnait directement sur l’atelier, d’une porte piétonne étroite desservant le bureau d’oncle Mortimer et d’une grande baie vitrée aux carreaux épais, maculés de poussière, offrant un semblant de luminosité pâlichonne et derrière laquelle on voyait s’affairer les fameux Randy et Steeve.

– Alors ? Sympa, non ? me lança oncle Mort avec un clin d’œil, comme s’il avait lu ma déception.

Je lui souris et descendis du pick-up, n’osant m’avancer. En nous voyant arriver, Steeve Neill et Randy Howers firent leur apparition, essuyèrent leurs mains barbouillées de graisse et nous saluèrent d’une poigne ferme. Je me rappelle parfaitement ce premier contact désagréable avec le cambouis poisseux. Ça empestait et surtout, ça collait méchamment aux doigts. Je jetai un œil discret à travers le vieil atelier assombri et imprégné d’odeurs fortes et désagréables. Je commençais déjà à regretter d’avoir accepté la proposition de mon oncle, mais je me refusais à jouer les enfants capricieux. Je suivis donc oncle Mort et l’écoutai m’expliquer en long et en large le rôle de chaque poste d’atelier ou les vérifications de base à effectuer sur une voiture en panne.

J’absorbais tout cela d’une oreille des plus distraites, ayant déjà hâte que ne sonnent 11 h. Je me disais que les matinées, désormais, me paraîtraient décidément bien longues. Heureusement pour moi, les journées et les semaines suivantes devaient se révéler moins rebutantes et ennuyeuses que cette première matinée passée au garage familial, au point même de prendre goût, avec le temps, à ce petit rituel d’apprentissage improvisé…