Josh

Alexis Arend · Chapitre 20 sur 63

Pages du PDF

Josh

Le lendemain matin, ainsi qu’il l’avait laissé…

OceanofPDF.com

– 21 –

Le lendemain matin, ainsi qu’il l’avait laissé entendre, oncle Mort alla parler aux deux gars en ville dont il avait mentionné le nom afin de leur proposer un emploi de quelques semaines, en remplacement de Randy Howers. Si aucun d’entre eux ne se montrait intéressé à faire ce travail le temps que Randy se rétablisse, la situation au garage s’avérerait difficile du fait d’une charge de travail accrue pour Steeve et mon oncle. Pendant ce temps, m’avait-il dit, il ne pourrait plus s’occuper de moi, mais sitôt que les choses rentreraient dans l’ordre, je poursuivrais ma formation de mécanicien. Je fus dès lors momentanément dispensé de mes séances pédagogiques au garage familial.

Or donc, profitant de ma matinée libre, j’allais d’un pas hâtif à la bibliothèque municipale. Je m’y rendais tout heureux et, je dois le dire, assez nerveux également. Comme souvent, Josh m’accompagnait. D’ordinaire, cela ne me dérangeait nullement, mais ce jour-là, j’aurais préféré être seul, pour une fois...

– Pourquoi est-ce que tu es si pressé ? Où est-ce qu’on va comme ça ?

– À la bibliothèque. Je vais essayer de tomber sur Lena, elle y passe presque tous les jours. Dépêche-toi un peu, je ne voudrais pas la rater !

Lena était en effet une jeune fille particulière qui préférait, et de loin, la compagnie des livres et de leurs histoires extraordinaires à celle de ses camarades de classe. Elle était d’un tempérament assez solitaire, un brin aventureux et rêveur, aussi…

– Ah bon ? Elle sait qu’on vient la voir ?

– Mais non, bien sûr que non ! Le but, c’est de faire passer ça pour un hasard, enfin !

– Pourquoi ?

– Parce que je ne veux pas qu’elle pense que je suis venu spécialement là pour la retrouver ! Il faut que ça ait l’air d’une coïncidence, voyons ! Et maintenant, cesse de me poser tant de questions et avance donc !

– Mais je ne comprends pas, me dit-il l’air profondément songeur, tout en trottinant sur mes talons. Vous êtes amis, non ? Pourquoi ne pas tout bêtement aller chez elle et sonner à sa porte si tu as envie de la voir ?

– C’est une fille, idiot ! soupirai-je. On ne peut pas se comporter avec elle comme avec n’importe quel garçon de notre école ! Va, tu es trop petit pour comprendre toutes ces subtilités !

– Oh non, non, je comprends, fit-il pensivement.

Puis, marmonnant dans sa barbe :

– Je comprends surtout que c’est idiot…

La bibliothèque municipale d’Ellison n’était pas un édifice bien vaste. Tout juste une salle unique jouxtant la mairie et que recoupaient de longs rayonnages, avec à l’entrée une banque d’un autre temps en guise d’accueil. L’endroit exhalait une odeur assez marquée de boiseries anciennes et de vieux papiers. Rares y étaient les visiteurs, et la seule et unique employée, Mlle Margaret McFinn, s’y ennuyait à mourir à longueur de journée. Aussi, notre irruption ne passa-t-elle pas inaperçue.

– Ça alors, les fils Gilligan ! s’exclama-t-elle, toute guillerette, en levant les yeux de son magazine. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, mes chéris ?

– On est venus voir… commença Josh.

– On est venus chercher un livre, le coupai-je en le poussant du coude. Un bon livre !

Puis, houspillant mon frère à voix basse :

– Laisse-moi parler, idiot, tu vas tout faire capoter !

– Quel genre de livres est-ce que tu recherches ? Un livre d’aventures, par exemple ?

– Oh oui, ce serait parfait !

– Tu as déjà lu L’Île Au Trésor ? C’est une excellente histoire de pirates, pleine d’aventures et de rebondissements, ça devrait beaucoup plaire à un garçon de ton âge !

– D’accord, répondis-je, je le prends, ça a l’air très chouette. Dites, Mlle McFinn, est-ce que… est-ce que vous auriez aperçu Lena ce matin, par hasard ?

– Lena Case ? (elle réfléchit) Non, je ne crois pas l’avoir vue aujourd’hui. Pourquoi cette question ?

– Oh, pour rien… C’est juste qu’elle m’avait dit qu’elle passerait peut-être aujourd’hui. Ça ne fait rien, merci madame.

– Si je la vois, je lui dirai que tu la cherches. Et pour toi, mon petit Josh, est-ce qu’un bon livre te ferait plaisir également ? lui demanda Mlle McFinn en lui souriant de toutes ses dents.

Josh secoua la tête et lui répondit avec une mine espiègle :

– Non, merci madame. Moi, je n’ai personne à voir !…

Pour la première fois de ma vie, j’eus envie d’étrangler mon gaffeur de frère. Aujourd’hui, tandis que je repense à ces jours heureux, si lointains, se dessine sur mes lèvres un sourire profondément attendri. Mon cœur de vieil homme fatigué se réchauffe et bat plus intensément, dès lors qu’il se remémore les turpitudes de mon cher Josh. Mais croyez-moi, à l’époque, ça ne m’avait pas amusé du tout. Fort heureusement pour lui, Mlle McFinn ne releva pas la remarque et retourna bien vite à ses potins dans le canard local. Sa journée était finie, il ne viendrait vraisemblablement plus aucun visiteur aujourd’hui. Elle poussa un gros soupir d’ennui et entama la lecture d’un article édifiant relatant le scandale d’une star du show-business arrêtée en état d’ébriété au volant de sa décapotable. Inconcevable !... murmura Mlle McFinn, offusquée, derrière son comptoir.

– T’as bien failli tout faire rater, gros malin ! grondai-je mon frère en sortant. Heureusement pour toi que Lena…

– En parlant de Lena, la voilà, justement !... m’interrompit-il à mi-voix.

– Salut, Simon ! Salut, Josh ! Qu’est-ce que vous faites ici ? nous lança Lena, un sourire radieux illuminant son visage.

– On est… on est juste passés emprunter un livre à la bibliothèque. Et toi, Lena ?

– Je dois rendre le mien, justement. J’ai déjà trois jours de retard. Vous m’attendez ? J’en ai pour deux secondes…

– Oui, bien sûr, si tu veux…

Mon frère, à mes côtés, me dévisageait avec, au fond des yeux, cette petite étincelle moqueuse qui m’exaspérait tant quelquefois et me laissait à penser qu’il me prenait pour un beau nigaud. Et à la vérité, il n’avait pas tort : pour une raison que je ne sus m’expliquer qu’une poignée d’années plus tard, je me faisais toujours l’impression de me montrer stupide et gauche, dès que je me tenais en compagnie de Lena Case…

Lena ressortit de la bibliothèque quelque dix minutes plus tard, un autre livre dans les mains. J’essayai discrètement d’en distinguer le titre, curieux de connaître ses goûts en matière de lecture. Peine perdue, elle le fourra sous son bras et, tout en marchant :

– Dites, ça vous dirait d’aller manger une glace en ville ? Il paraît qu’au Milly’s, ils ont de nouveaux parf… Oh non ! C’est pas vrai ! Qu’est-ce qu’il nous veut encore, celui-là ?

Je levai le nez. Burt Randall se tenait devant nous, dans la ruelle. Il était seul. Sa bande de Cogneurs devait s’être éparpillée aux quatre coins de Mandle Street, dissimulée alentour afin de mieux nous sauter dessus et nous empêcher de prendre la fuite. Je me tenais sur mes gardes et je serrais les poings, prêt à me défendre bravement. Mais lorsque Burt ouvrit la bouche, quelque chose en lui semblait sensiblement différent.

– Salut, Lena, dit-il gauchement. Salut, les gars !

– Salut, Burt, répondis-je prudemment, restant en alerte d’un coup fourré.

– Est-ce que… est-ce que Lena sait… pour hier ?

– De quoi est-ce qu’il parle ? s’étonna celle-ci.

– Non, elle ne sait rien. Je ne lui ai rien dit. Et t’as promis de ne rien dire toi non plus, souviens-t’en, Burt !

– J’ai rien dit. À personne. Même pas à mes parents ou à mes copains. Surtout pas à eux, d’ailleurs… Je voulais juste… enfin, je voulais que tu saches qu’après ce que vous avez fait pour moi, Josh et toi, je vous embêterai plus. C’est juré. Je vous laisserai tranquilles, vous avez ma parole.

Lena l’observait en ouvrant de grands yeux étonnés. Puis elle me regarda moi, puis de nouveau Burt. Encore un brin soupçonneux, je voyais néanmoins la sincérité du rouquin se faire jour derrière ses paroles hésitantes. Burt Randall n’avait pas pour habitude de se montrer gentil. D’ordinaire, il aboyait ses ordres à ses comparses ou invectivait une malheureuse victime avant de lui enseigner la méthode Randall de la subordination, mandales à l’appui. Et ce jour-là, Burt était méconnaissable...

– Et… qu’est-ce que tu comptes dire à tes copains pour leur faire entendre qu’ils n’auront plus à s’en prendre à nous ?

– Je trouverai bien, t’en fais pas pour ça. Et puis, pas loin de là où vous habitez, ton frère et toi, y a des nouveaux. Ils se sont installés en ville y a peut-être un mois de ça. Une mère avec son gamin. Je crois qu’il a un an de moins que nous. Leibowicz, qu’ils s’appellent. Tu vois un peu ! Avec un nom pareil, c’est sûrement des Pollacks. Ça nous fera une distraction, à nous autres les Cogneurs, et puis il faut bien que quelqu’un apprenne à cette demi-portion qui est le chef de l’école. Du coup, Josh et toi, vous serez peinards…

– Attends, tu vas t’en prendre à lui pour ne pas t’en prendre à nous, c’est ça ? Pourquoi tu ne laisses pas tout simplement tomber, Burt ? Fous-lui la paix, au nouveau, il est peut-être très sympa, tu ne le connais même pas !

Randall grimaça une moue embarrassée avant de se reprendre :

– Je veux juste voir ce qu’il a dans le ventre, c’est tout. Me rendre compte si c’est un dur ou une mauviette. Et puis bon, qu’est-ce que tu veux faire d’autre, hein ? On s’ennuie à en crever dans cette ville ! T’inquiète pas, va, j’irai en douceur avec lui, pour commencer…

– Tu ne changeras décidément jamais, Burt Randall, soupira Lena, exaspérée. Tant pis pour toi…

Ces mots, prononcés par la belle Lena, affectèrent le gros dur davantage qu’il ne voulait se l’avouer. Mais moi qui lisais aisément en lui, je percevais que tout son cinéma de caïd n’était autre qu’un masque. De l’esbroufe, pour se donner l’illusion de ne pas être sans amis. Ses Cogneurs ne traînaient avec lui que parce qu’ils le craignaient. S’ils n’étaient pas de son bord, il ne leur restait qu’à redouter de le voir leur tomber dessus. Ces types savaient aussi que Burt était toujours partant pour un mauvais coup et s’en réjouissaient à l’avance. Au fond, Burt était plus à plaindre qu’à blâmer. Il s’était enfermé lui-même dans ce rôle de forte tête, s’était rendu prisonnier de sa propre image. J’en venais même à me dire que nous aurions pu nous entendre avec lui, si seulement il ne se complaisait pas autant dans son comportement stupide…