Josh
Après le départ de M. Moriarty, toute…
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Après le départ de M. Moriarty, toute la famille réintégra la maison d’un air soucieux. Oncle Mort s’efforçait tant bien que mal de rassurer Jane et tante Elena, totalement bouleversées, leur promettant qu’une telle chose n’arriverait plus, désormais. Les deux femmes, très agitées et encore sous le choc, se demandaient de quelle façon il pourrait les protéger, si un mastodonte tel qu’Attila n’avait pas suffi à dissuader ces barbares de s’en prendre à leur famille ! Lequel d’entre eux serait retrouvé éventré dans son lit, la prochaine fois ? Jane ? Josh ou Simon, peut-être ? Ou encore grand-mère Lisbeth ? Qui, à Ellison, pouvait être assez fou et criminel pour se livrer à un tel acte de sauvagerie ? Et par tous les Saints, qu’avaient-ils donc fait pour qu’on s’en prenne à eux de manière si cruelle ?!
À ces mots, oncle Mort se tourna vers moi, piqué par la curiosité concernant ce fameux Lenny. Il était persuadé que je lui dissimulais quelque chose et que ce garçon, si c’était bien lui l’auteur de cette barbarie, ne pouvait avoir agi de la sorte sans un sérieux motif ! Je lui assurai néanmoins, avec du reste une réelle sincérité, que je n’en savais pas davantage que ce que j’avais déjà rapporté au shérif adjoint. Il me considéra avec une attention soutenue durant un instant, puis m’accorda finalement le bénéfice du doute. Je pris alors pour prétexte d’aller trouver Josh et m’éclipsai de la maison. J’étais soulagé de pouvoir fuir pour un temps cette atmosphère tendue, pesante. Le fait est, toutefois, que j’avais une tout autre idée derrière la tête. Et je m’étais juré d’en avoir le cœur net…
Sitôt dehors, je courus jusqu’à New Harbor Street et la demeure des Leibowicz. Je priais pour n’avoir rien manqué de « l’interrogatoire ». Je suppose que dans mon imagination d’enfant, je me figurais déjà le jeune adjoint arrêter Lenny après l’avoir appréhendé sans ménagement et menotté comme je l’avais lu tant de fois dans les romans policiers, pour l’embarquer ensuite à l’arrière de sa voiture comme s’il s’était agi d’un grand criminel en cavale.
La réalité fut hélas beaucoup moins trépidante, je dois l’avouer. Comme attendu, la voiture de patrouille était garée devant le portail. Je distinguais vaguement des silhouettes sur le pas de la porte mais les voix qui me parvenaient étaient encore étouffées. Je m’approchai à pas feutrés de la palissade, escaladai lestement le muret au crépi désagrégé qui soutenait la clôture, et commençai d’épier la scène à travers les vides béants laissés par les planches manquantes.
Le jeune officier de police se tenait sur le perron, devant la porte entrebâillée, bien droit dans son uniforme impeccable. Un carnet à la main, il interrogeait Mme Leibowicz et son fils, Lenny. Mme Leibowicz, affublée d’une robe de chambre d’un rose bonbon passé, aux coutures élimées, toisait l’adjoint du shérif avec un air ostentatoire de mépris. J’ignorais ce qu’il avait bien pu lui dire pour la mettre en rogne à ce point. Toujours est-il qu’elle protestait avec virulence de sa voix aigre, éraillée par la consommation à outrance de cigarettes bon marché et, le soupçonnais-je, d’alcool tout aussi bon marché. Elle avait en effet ce même débit de paroles traînant, laborieux, et ce timbre de voix si caractéristique des habitués tardifs du Two Lakes’ Dinner .
Je me rappelle qu’elle beuglait autant qu’elle le pouvait, cigarette au coin des lèvres, comme une de ces mégères acariâtres. Elle semblait ne pas trop apprécier les uniformes et ce, d’autant moins lorsqu’ils la tiraient du lit à l’aube – pour elle, « à l’aube » signifiant « avant midi ». Lenny, pour sa part, se montrait étonnamment calme et conciliant, et répondait longuement et poliment aux questions qui lui étaient posées. L’air innocent, un rien angélique, qu’arborait son visage aurait presque pu me tromper moi-même si je n’avais été si sûr de l’avoir vu se tenir devant notre maison la nuit passée.
Le jeune adjoint, que cette histoire absurde exaspérait décidément de plus en plus, s’escrimait à calmer la mère de Lenny, qui accusait – à grand renfort d’expressions pour le moins imagées – la terre entière de venir lui « casser les burnes à tout bout de champ ». Mais l’officier éprouvait lui-même bien des difficultés à rester courtois, et le ton montait rapidement. Je perçus, à un moment donné, notre nom prononcé par Mme Leibowicz, suivi d’un juron singulier, que je ne compris pas. Mais je gage que ça devait être franchement obscène ou injurieux, car son interlocuteur lui intima l’ordre de changer de ton et de mesurer ses propos. Il griffonna nerveusement quelques dernières notes sur son calepin puis remercia froidement, sans sourire, et regagna sa voiture sans s’attarder.
Je me ratatinai aussitôt derrière la palissade pour éviter d’être repéré lorsque la voiture ferait demi-tour. Là, le nez collé à la clôture, je constatai que la plupart des planches étaient vermoulues et ne tenaient plus guère que par des clous rouillés, dont la plupart devenaient friables rien qu’en les grattant. Avec précaution, je détachai quelques-unes des lattes pourrissantes pour pouvoir me faufiler à l’intérieur de la propriété et me tapir dans les fourrés en friche. Si je voulais entendre ce que les Leibowicz avaient à se dire, il me fallait me rapprocher davantage…
Je ne sais pas trop ce que j’espérais, à attendre de la sorte et singer les héros de mes romans, comme un espion en planque. En y repensant aujourd’hui, je me sens un peu idiot. Je suppose qu’en épiant ainsi leur conversation après le départ de l’adjoint, j’escomptais recueillir des preuves du méfait. Je m’imaginais surprendre une confession, peut-être des aveux de Lenny à sa mère, mais ce fut peine perdue. Mme Leibowicz, sitôt que s’en fut l’officier de police, retourna à l’intérieur en pestant comme une possédée, et Lenny la suivit docilement, non sans avoir, me sembla-t-il, adressé un dernier regard prolongé à la voiture de patrouille qui s’éloignait…
Sitôt qu’ils furent rentrés chez eux, je me laissai tomber de l’autre côté du muret de soubassement, dans les taillis. Je restai un moment parfaitement immobile et silencieux, craignant que le craquement sec des branchages et le remuement des feuilles n’aient alerté les Leibowicz. Rien ne bougeait, toutefois. Je parvins à me couler jusque sous l’une des fenêtres du salon, restée entrebâillée. De là me parvenaient de vifs éclats de voix. Je me risquai prudemment à jeter un coup d’œil à l’intérieur.
À l’autre bout de la pièce, la mère de Lenny le sermonnait avec une rare véhémence, faisant les cent pas à en donner le tournis, hurlant comme une hystérique et cognant du pied dans les placards. Elle était littéralement folle de rage. Elle vociférait et gesticulait, levant les mains au ciel en signe d’attente d’un miracle qui ne viendrait jamais, comme si elle implorait qu’on lui accorde la délivrance ultime en la débarrassant de son fardeau, son fils.
Chose pour le moins choquante, Mme Leibowicz ne se montrait pas furieuse, ou horrifiée, de ce que Lenny pouvait avoir commis, non. Elle était en revanche outrée qu’à cause de lui, une fois de plus, elle se trouvait dans le collimateur des flics, à peine débarquée dans un nouveau patelin. Ce sale gosse n’était décidément bon qu’à lui attirer des emmerdements ! Qu’avait-elle donc fait à ce foutu bon Dieu pour traîner derrière elle un boulet qui s’échinait à lui causer des problèmes à longueur de journée et à lui pourrir la vie ?! Comme si elle n’avait pas déjà suffisamment de galères à gérer comme ça, ne serait-ce que s’ils voulaient avoir du pain à bouffer chaque jour ! Et putain de merde, qu’il dise au moins quelque chose, au lieu de rester bêtement planté là, à la regarder fixement comme si elle était à moitié cinglée ! Ça l’exaspérait tellement de le voir toujours aussi amorphe alors qu’elle lui gueulait dessus comme s’il était le dernier des derniers ! Mais bordel, qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ?!
Lenny demeurait en effet totalement impassible, presque blasé, attendant avec une insolente moue d’ennui que s’estompe l’orage et que sa mère ait vomi tout le flot de reproches et d’aigreur qu’elle lui assénait d’ordinaire. Puis, lorsqu’elle se fut calmée, lorsqu’elle sembla enfin à bout de colère, il lui lança simplement, avec un détachement irritant :
– Ça y est, t’as fini ?
– Sale petit merdeux, siffla-t-elle en s’avachissant dans le sofa, éreintée par sa propre fureur, sale parasite arrogant, je te chie dessus, t’entends ? Je te chie dessus, pour toutes les merdes que tu me fais subir ! Je voudrais tellement que tu crèves la gueule ouverte, là, maintenant, et que ton père, cet enfant de salaud qui m’a engrossée, crève aussi ! Vous êtes bien les deux mêmes, tiens ! Et je lui chie dessus, à lui aussi !...
– On y va, oui ou non ? T’attends quoi ?
Mme Leibowicz se releva en bougonnant, se dirigea vers un meuble à tiroirs proche de l’entrée et en retira un martinet à larges lanières de cuir.
– T’es vraiment le plus grand fêlé que j’aie connu. Ouais, la plus détraquée de toutes les saloperies qui aient foulé le sol de ce monde, Lenny Leibowicz…, soupira-t-elle, vaincue.
– Ça va, dépêche, se contenta-t-il de répondre tout en se déshabillant entièrement.
Je restais sans bouger, le nez dépassant à peine du rebord de la fenêtre, littéralement abasourdi par la scène qui se jouait là, sous mes yeux. Si jamais l’un ou l’autre d’entre eux avait tourné la tête dans ma direction, j’aurais été immédiatement repéré, car je n’étais pas des moins voyants. Mais tous deux paraissaient totalement absorbés par cet étrange rituel. Lenny se tenait maintenant debout, complètement nu, les deux mains appuyées à plat contre le mur. Sa mère s’avança, agitant le martinet en faisant claquer les lanières et l’abattit sèchement sur son dos offert à sa rage. Une fois, deux fois. Puis plus fort, et plus rapidement.
Le claquement sec de ce fouet me faisait sursauter chaque fois qu’il retentissait dans le silence du salon. Le dos de Lenny se zébrait d’étroites et longues veinures violacées, mais pas une fois il ne poussa un cri de douleur, pas une fois il ne versa une larme de souffrance. Non, tout au contraire : il souriait. Il fixait le mur devant lui et il jubilait, les paupières closes, paraissant savourer cette odieuse séance de flagellation punitive. Et sa mère, rageusement, continuait de le frapper avec son martinet, toujours plus fort, jusqu’à ce que ses forces s’amenuisent et qu’elle le jette sur la table derrière elle.
– Ça suffit comme ça, j’en ai ma claque…, grogna-t-elle en attrapant un verre et une bouteille d’un liquide coloré sur la plus haute étagère d’un grand vaisselier. Fous-moi le camp, maintenant. Je veux plus te voir ici pour le restant de la matinée. J’ai besoin de me reposer… Allez, dégage ! Va retrouver tes copains en ville, ces vauriens qui valent pas mieux que toi. Ah ! On peut dire que tu les as bien trouvés, ceux-là !...
Lenny se rhabilla tranquillement, sans esquisser la moindre grimace de souffrance alors que ses vêtements râpaient sa peau à vif. Tandis qu’il enfilait son pantalon, il s’immobilisa un court instant, puis tout à coup, porta son regard d’eau de source droit sur moi. Je tressaillis, paniqué, incapable de remuer. Mais il ne broncha pas, ne poussa pas les hauts cris, ne se précipita même pas pour me faire déguerpir. Non, au lieu de cela, il se contenta de me sourire longuement, termina de s’habiller le plus naturellement du monde et disparut sans un mot.
Je repartis de là tout tremblant, regagnant les fourrés près de la palissade, mais cette fois sans m’armer de la moindre précaution. Je ne songeais même plus que la mère de Lenny, ou même un voisin, pouvait me surprendre. J’étais encore sous le choc de ce à quoi je venais d’assister ici. Cette scène d’hystérie, cette séance surréaliste de flagellation et la surprenante réaction de Lenny… Et surtout, surtout, ce sourire effroyable qui était né sur son visage en m’apercevant. Mon Dieu ! Cet affreux rictus ! Jusqu’au moment de ma mort, je crois que je n’oublierai jamais ce monstrueux faciès, tant il me fit froid dans le dos.
Ce jour-là, le 31 juillet 1953, j’eus l’intime conviction de ce qu’était le Mal absolu. Il s’appelait Lenny Leibowicz, et il vivait auprès de nous à Ellison, dans le Montana...