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Alexis Arend · Chapitre 31 sur 63

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L’arrestation de Ned Wilson et les circonstances…

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L’arrestation de Ned Wilson et les circonstances de la mort tragique de sa femme eurent l’effet d’un cataclysme retentissant à Ellison. Les gens furent littéralement effarés d’apprendre un tel drame. Jamais encore pareille chose ne s’était produite. Pas ici, pas à Ellison, impossible ! Je me rappelle que non pas une, mais deux voitures de police du comté, gyrophares en marche, avaient fait le déplacement depuis Polson pour interpeller le suspect potentiel, ce vieil homme ratatiné et hagard, menotté, qui se laissait conduire sans la moindre résistance, sans une récrimination, sans même un regard pour la foule grandissante des curieux qui se massaient devant le Two Lakes’ Dinner. C’était là un spectacle impressionnant à voir pour un gamin de douze ans à peine, et même, je l’imaginais, pour nombre d’entre nous, gens paisibles accoutumés à une vie routinière, simple et sans histoire.

Détail insolite : d’aucuns n’avaient même pas pris le temps de se changer après la cérémonie d’enterrement de Matilda Marsh et s’étaient rendus directement devant le « restaurant de la mort » dans leur tenue de deuil. Ils étaient venus regarder en face le « monstre » qui, à ce qu’on prétendait, avait massacré sa pauvre épouse d’une manière absolument odieuse. Comment un tel homme avait-il pu vivre si longtemps auprès d’eux sans jamais éveiller le moindre soupçon ? Lui, chez qui la plupart d’entre eux avaient dîné ou bu un verre un nombre incalculable de fois... Comment auraient-ils pu, tous autant qu’ils étaient, se douter de ce qui se tramait ici ? Comment deviner l’impensable, l’innommable ? Comment soupçonner qu’un tel individu, d’apparence si commune et si affable, puisse en réalité être ce tueur froid et inhumain, cet épouvantable boucher ?

Alors que ses adjoints procédaient à l’arrestation de Ned Wilson, le shérif O’Grady, du comté de Lake, s’entretenait longuement avec Douglas Moriarty, avec qui il avait collaboré des années durant. Je crois pouvoir dire, pour ma part, que le garde forestier faisait de son mieux pour accréditer la version de son ami Ned, en dépit du scepticisme évident du shérif et des circonstances plus qu’accablantes qui entouraient cette tragédie. Perdu au milieu de la foule des badauds, je n’avais d’yeux que pour Moriarty, quand tous ici dévisageaient Wilson. Et je me demandais ceci : au fond de lui, était-il réellement si sûr de l’innocence de son ami ? Pouvait-il aveuglément accorder foi au récit que lui avait relaté Ned Wilson ?

L’histoire paraissait tellement rocambolesque, tellement difficile à avaler. Mais peut-être était-ce cela, précisément, qui convainquait le vieux Moriarty de l’innocence – ou tout du moins, de la plausible légitime défense – de Wilson. Si l’on écartait pour un temps la manière dont Ned avait rapporté sa version des faits – les sanglots, l’incompréhension, l’effarement, les pleurs qui semblaient sincères mais pouvaient néanmoins être le jeu d’un homme habile et manipulateur –, Moriarty devait s’être persuadé que si réellement Ned avait eu l’intention d’assassiner son épouse, il se serait arrangé pour se mettre hors de cause. Par exemple, en mettant en scène un braquage ou un acte de vandalisme qui aurait mal tourné. Il se serait débrouillé pour être aperçu ailleurs, avant et après avoir perpétré le meurtre. Et il ne serait évidemment pas resté sur les lieux du crime, les mains pleines de sang, le couteau à viande trônant tout à côté du corps de Priscilla, bien en évidence…

Aussi, petit à petit, je comprenais et partageais le désarroi de cet homme, Douglas Moriarty, et le sentiment d’impuissance qui était le sien. Car comment s’acharner à prendre le parti d’un homme que tout accable, en particulier le nombre de coups de couteau portés à la victime ? À l’époque, étant enfants, nous n’avions pas droit à tous les détails sordides de l’affaire. Nous n’aurions même pas dû nous trouver là. Je nous revois encore, nous pauvres laissés-pour-compte que nous étions, agglutinés devant ce café-restaurant comme au théâtre. On ne nous disait rien, mais nous devinions, à surprendre au vol les commentaires des badauds, qu’on ne parlait aucunement d’un acte de légitime défense ordinaire. C’est le geste d’un fou, affirmaient les uns. La bête sanguinaire a fini par sortir de sa tanière, s’exclamaient les autres. C’était tout juste s’ils ne se signaient pas, après avoir proféré cela. Et très vite, aux yeux de la plupart de ces braves gens, Ned Wilson ne fut plus le débonnaire propriétaire du Two Lakes’ Dinner. Il n’était plus, dès lors, qu’un abominable meurtrier assoiffé de sang…

Mais moi qui avais croisé son regard à la dérobée au moment où June Flaherty, l’adjointe principale du shérif, le faisait enfin monter à l’arrière de sa voiture, je savais qu’il n’en était rien. Ses yeux ne mentaient pas. Ned n’avait rien d’un monstre calculateur. Tout cela le dépassait totalement. Et j’étais peut-être bien, avec Moriarty, la seule autre personne à Ellison et dans toute cette partie du comté de Lake à finalement croire à sa version de l’histoire. Ce qui soulevait une autre interrogation qui me faisait frémir : qu’était-il donc passé par la tête de Priscilla Wilson ? Quelle folie subite et irraisonnée s’était emparée d’elle et l’avait poussée à un tel déchaînement de fureur ?