Josh
Je ne garde que peu de souvenirs…
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Je ne garde que peu de souvenirs du jour de l’enterrement de mon père. C’est là une chose très mystérieuse, car j’aurais cru qu’en dépit des nombreuses années écoulées depuis lors, un tel jour serait demeuré à jamais gravé en moi. Mais lorsque j’essaie de faire renaître avec précision cette journée, je dois accomplir de gros efforts pour y parvenir. C’est comme si mon esprit se débattait dans la brume, refusant d’obéir à ma requête de restituer les images qui accompagnent mes pensées, comme s’il avait choisi, de lui-même, d’effacer cette partie de ma mémoire. Par exemple, je n’ai absolument aucun souvenir précis du pasteur qui avait prononcé l’oraison funèbre. Je me rappelle simplement qu’il me semblait assez vieux, dans les cinquante ou cinquante-cinq ans probablement. Assez maigre, je crois, et les cheveux gris. Mais c’est à peu près tout. Son visage m’échappe totalement.
J’ignore si le temple était vétuste ou non, si son atmosphère était apaisante, s’il s’agissait d’un édifice en pierre ou en bois. Je ne me remémore plus vraiment non plus si les gens rassemblés là, assis, murés dans un silence respectueux, étaient venus nombreux pour dire au revoir à mon père, ou encore s’ils étaient tristes. Je suppose que la réponse à ces deux questions doit être oui. Je ne retrouve que des visages flous, des spectres fuyants qui se dissipent lorsque je tente de fixer leur image. Je me revois vêtu de noir, tout comme Josh et le reste de la famille. Et chaque fois que j’essaie de me projeter dans ce passé, ce sont ces vêtements noirs qui me reviennent, et les visages fermés, gris, qui les habitaient. Des ombres mouvantes et du noir tout autour de moi, voilà tout ce qu’il me reste de cette triste cérémonie au temple...
Mes souvenirs se font en revanche beaucoup plus nets, se rassemblent, à mesure que le moment de l’inhumation approchait. En fait, j’ai parfois l’impression étrange que les funérailles ne se composaient que de ce moment-là, la mise en terre. Là, curieusement, ma mémoire s’éveille, devient acérée, comme si mon esprit s’était focalisé sur ce seul instant et avait choisi d’occulter les autres en contrepartie. La fosse fraîchement creusée dans le sol, parfaitement découpée, m’apparaît distinctement. Je revois le cercueil en sapin, aux reflets brillants dans la lueur éteinte de cette journée qui tournait à l’orage. En dépit de ces premiers jours de l’été, le temps était étonnamment couvert, comme si le ciel lui-même témoignait sa tristesse. Je me rappelle m’être dit avec amertume que si un Être Supérieur, tout là-haut, était assez puissant pour changer le noble bleu d’un ciel d’été en un morne océan de grisaille, manifestant ainsi sa peine et sa douleur, il aurait dû se montrer assez puissant également pour empêcher mon père de trouver la mort dans cet horrible accident à la scierie…
Alors je restais là, le nez levé, frissonnant d’une détresse impuissante, fulminant contre cette Injustice Divine, contemplant le ciel immense tandis que tous, tête basse, s’agglutinaient autour de la tombe encore vide. Puis vint le moment insoutenable où le cercueil, avec lenteur, fut déposé au fond de la fosse. Tout à coup, la mort de mon père prit une autre tournure : elle prenait forme. C’était vrai, tout simplement. Mon père reposait réellement là, pétrifié par le froid de la mort. Un froid que rien n’atténuerait jamais plus. Il gisait dans cette maudite boîte en sapin, et on allait l’enfermer sous terre jusqu’à la fin des temps. Plus jamais je ne le reverrais.
C’en était fini de mon enfance insouciante. Terminées les cavalcades à l’heure du déjeuner et les musettes pleines de poissons que nous déposions sur la table devant notre père réjoui. Terminée aussi cette réconfortante sensation de sécurité dès lors que nous le savions près de nous. Il était parti, il s’en était allé, sans un bruit – à l’exception des horribles hurlements qu’il a dû pousser en câlinant cette scie, Simon ! Il nous avait quittés, Josh et moi, nous abandonnant à son tour, comme l’avait fait notre mère avant lui.
À nouveau, les larmes affluèrent à cette pensée cruelle, et je les séchai d’un revers sec de ma manche, les dents serrées et les poings crispés. Je maudissais la Fatalité, je maudissais le Ciel, je maudissais la terre entière. J’aurais voulu mourir, moi aussi, et qu’on me jette dans cette ignoble boîte aux côtés de mon père, je priais pour qu’on m’empoigne et qu’on m’enterre à mon tour dans cette fosse répugnante faite de terre humide et poisseuse, pour que jamais plus je n’aie à voir le soleil se lever…
Lorsque la terre eut recouvert le cercueil de mon père, et que vint le moment des étreintes, des sanglots et des paroles de condoléances, je ressentis brusquement la nécessité de m’éloigner de tous ces gens, de m’isoler. Je ne voulais rien entendre de leurs piètres mots de réconfort. Je ne voulais surtout pas qu’on me dise que tout irait bien, ou combien ces heures douloureuses leur étaient pénibles, à eux aussi. Vraiment ? Je doutais fortement qu’ils puissent éprouver, en cet instant, semblable souffrance. Pour eux tous, il n’était qu’une connaissance, au mieux un ami. Pour Josh et moi, c’était notre existence tout entière que l’on avait ensevelie, qui s’en était allée, emportée dans cette fichue tombe, ce minuscule rectangle de terre noire où notre père connaîtrait peu à peu l’oubli.
Je sentis alors la main de Josh agripper la mienne et je lui souris tristement, l’entraînant à l’écart. Nous nous éloignâmes à l’autre bout du vieux cimetière d’Ellison, errant sans réel but dans les allées soigneusement entretenues, attendant avec impatience que s’achève la cérémonie, et en même temps implorant pour qu’elle ne connaisse jamais de fin, tant nous aspirions à demeurer au chevet de cette sépulture fraîchement creusée.
Je vous disais plus haut que ce moment des funérailles reste bien plus présent à mon esprit que la cérémonie au temple. C’est d’autant plus vrai qu’il me revient de singuliers détails. Des détails absolument sans importance, et qui pourtant ne m’ont jamais plus quitté. Soixante-trois ans après cette terrible journée, je n’ai rien oublié des noms gravés sur les quelques tombes sur lesquelles mon regard s’est posé par hasard.
Giuseppe Tedeschi, mari et père – 1886 – 1917
Marjorie Finnelly, que Dieu veille sur elle – 1906 – 1908
Ci-gît Ambroise Rose – 1871 – 1937
Je me demande aujourd’hui pourquoi ma mémoire a choisi de conserver ces noms et ces dates qui ne me sont rien. Peut-être éprouvais-je le besoin, ce jour-là, de reporter mon attention sur tout autre chose. Les cimetières possèdent ceci de particulier qu’ils sont à la fois emplis d’une grande mélancolie, et porteurs d’un apaisement au-delà de toute compréhension. Les défunts qui y reposent y dorment quelquefois depuis des décennies, souvent oubliés, mais ils demeurent pourtant continuellement là, auprès de nous, à veiller sur les vivants et à leur offrir leur doux réconfort silencieux. On ne se sent jamais seul, dans un cimetière.
Tous ces disparus ont une histoire à raconter. Écoutez, et vous entendrez : ils s’adressent à vous de leur voix muette, ils vous chuchotent leur histoire à l’oreille. De quoi était morte Marjorie Finnelly, pauvre petite créature de deux ans à peine ? D’une fièvre foudroyante ? De faim ? Giuseppe Tedeschi avait-il succombé lors d’une bataille homérique au cours de la Grande Guerre, ou d’une simple mauvaise chute du haut d’une échelle ? Quelle vie avait eue Ambroise Rose, après soixante-six ans à fouler cette terre ? Qui se souvenait de lui aujourd’hui ? Qu’avait-il laissé à la postérité ? Était-il un humble ouvrier ou un grand patron ? Un savant réputé ou un miséreux sans le sou ?
Alors que j’arpentais ces allées, je me demandais quel souvenir laisserait mon pauvre père, aux yeux du monde…