Josh
Comme je le pressentais, la rancœur de…
OceanofPDF.com
– 9 –
Comme je le pressentais, la rancœur de Burt ne devait pas s’assagir de sitôt. Le dimanche suivant, à peine deux jours après cette rencontre amicale, Josh et moi revenions d’une escapade en ville, à vagabonder en attendant le déjeuner. Pour une fois, pêcher ne nous disait rien. Nous nous apprêtions à reprendre le chemin du retour lorsque Randall et sa bande firent irruption sur notre chemin, nous barrant le passage.
– Hé, les siamois, lança le gros Burt d’un air goguenard. Tout va comme vous voulez ?
– Ça va, Burt, répondis-je prudemment, écartant légèrement Josh du champ de vision du taureau rouquin.
– Les gars, ricana l’autre, l’air mauvais, en se tournant vers ses comparses, vous leur avez pas parlé du péage, à ces petits morveux ?
– Du péage ?
– Ouais… Pour venir flâner dans ma ville, faut s’acquitter d’un droit de péage. Et c’est deux dollars. Pour chacun d’entre vous.
– Désolé, Randall, dis-je en faisant mine de reprendre ma route sans faire de vagues, Josh sur mes talons, j’étais pas au courant. De toute manière, j’ai pas deux dollars à te filer. Et c’est aussi notre ville, au cas où tu l’aurais oublié !
L’autre me décocha un regard noir et se planta devant moi.
– Alors, m’est avis qu’on va te filer une leçon, Gilligan. Pour te rendre service. Comme ça, le prochain coup, t’oublieras pas ce que tu me dois.
Avec le recul des années, on en vient à se dire que des Burt Randall, on en rencontre toute sa vie. Le genre de gars qui n’attend qu’un infime prétexte pour se défouler sur vous. Quelquefois, ça pouvait être physiquement, comme avec le rouquin d’Ellison, et de temps à autre, c’était un petit chef de bureau tyrannique qui ne pouvait pas vous voir en peinture, ou une nana névrosée qui vous faisait casquer pour toutes les vacheries des autres mecs qu’elle avait mis dans son plumard avant vous… Avec l’expérience, on apprend – disons, plus ou moins – à esquiver les coups fourrés de tous ces tordus. Mais pas ce jour-là. Ce jour-là, le bison Burt et ses quatre acolytes nous avaient coincés...
Je pouvais toujours tenter de prendre la fuite, et d’ailleurs je me serais peut-être montré assez agile et vif pour leur échapper, mais je savais que Josh, plus jeune, ne pourrait pas me suivre assez rapidement. Et, pour une raison que j’ignorais, j’avais le sentiment très net que c’était précisément à lui qu’ils en voulaient. Josh se montrait toujours trop calme, trop rêveur, trop taciturne. À leurs yeux, et dans leur cerveau étriqué, c’était déjà le signe d’une débilité profonde à laquelle ils se proposaient de remédier à coups de pied et à coups de poing. Thérapie ingénieuse et vraisemblablement d’une efficacité remarquable, puisqu’il faut croire qu’elle est souvent appliquée…
– Bon, tu veux quoi, Burt ? tentai-je malgré tout, sans grande conviction.
– Tu sais quoi, le siamois ? P’têt’ bien qu’on vous cassera pas la tête, à toi et à ton taré de frangin, si tu nous racontes la merveilleuse histoire de Pinocchio…
– Hein ? Mais de quoi tu parles ?!
– Tu sais bien, votre Pinocchio de père qui s’est pris pour une bûche et a cru marrant de se jeter sous la scie ! Si tu nous racontais un peu ça, qu’on rigole ?
Là, c’était la plaisanterie de trop. Même pour ce sac à graisse de Burt. Mon sang ne fit qu’un tour. Je sentis une rage animale me monter brutalement au front. Et ces sales petits merdeux qui se marraient ! Ils avaient beau être près d’une demi-douzaine, si j’étais vif, j’en étalerai bien deux ou trois avant d’en prendre plein la figure ! Sans vraiment réfléchir, je me ruai sur eux et flanquai le premier d’entre eux à terre. Il fit un roulé-boulé au sol et sa tête heurta un bidon métallique vide. Le second reçut mon poing en pleine mâchoire et tomba à la renverse. Deux autres se jetèrent aussitôt sur moi et m’empoignèrent pour m’immobiliser, tandis que Burt me chargeait – un vrai taureau, je vous le disais !
Josh, trop petit pour se battre « à la loyale », avait bondi sur les épaules de celui qui maintenait son bras autour de mon cou, enserrant douloureusement ma gorge. Il s’agrippait à lui de toutes ses forces et martelait son visage de coups pour le contraindre à lâcher prise. Au prix d’un violent effort, je parvins enfin à me dégager de cet étau, mais pas assez rapidement pour réussir à esquiver l’assaut furieux du rouquin. Je reçus son crâne dur en plein dans l’estomac et m’écroulai lourdement en arrière, le souffle court. J’eus l’impression de m’être pris une charge de bélier dans le ventre. Ou une boule de bowling. L’espace d’un instant, tout, autour de moi, se mit à tanguer. Cette sensation de vertige me plongea dans les méandres d’un épais nuage blanc. Penché au-dessus de moi, Burt Randall jubilait tandis que Josh était écarté sans ménagement puis poussé dans un fatras de déchets et de cartons.
– T’espérais quoi, l’asticot ? me lança Randall. Nous foutre une trempe ? À nous cinq ? T’es encore plus givré que je le pensais, mon vieux… Et fais soigner ton débile de frangin, ça s’arrange pas ! Quel taré ! C’est qu’il m’a presque mordu, ce con !...
Il prit soin de conclure notre chaleureuse accolade par quelques coups au visage puis dans les côtes, pour faire bonne mesure. Les oreilles bourdonnantes, la respiration sifflante, j’entendais, au travers d’un brouhaha étouffé, la meute enragée qui s’éloignait impunément, s’esclaffant et braillant. Quelques gouttes de sang s’attardaient dans ma bouche, que je crachai aussitôt. Des douleurs chaudes, lancinantes, s’éveillaient dans tous mes membres. C’était la première fois que je prenais une telle raclée. En fait, à bien y réfléchir, c’était la première fois que je me battais…
– S’il n’y avait eu que toi et moi, gros lard, maugréai-je, assis sur mon séant, époussetant mes vêtements tachés et déchirés, tu ne t’en serais pas tiré à si bon compte, je te le garantis…
Je séchai les quelques larmes de douleur et d’impuissance amère qui couraient sur mes joues. Je cherchai Josh des yeux, qui s’extirpait de débris et d’un tas de vieilles cagettes, et tâchai de me remettre sur mes jambes. Sitôt debout, une douleur fulgurante me vrilla la cheville à en hurler et me fit retomber à genoux. Je grimaçai en sentant sous mes doigts un élancement douloureux. Ma main effleura à peine mon pied gauche, et sans même avoir à m’appuyer dessus, je sus que quelque chose n’allait pas. Impossible de marcher, impossible même de me lever. Et nous étions à près d’un kilomètre et demi de la maison. C’était la guigne.
– Oncle Mort va nous passer un de ces savons ! dis-je, inquiet, à Josh. Les bleus et les habits déchirés, ça il pourra sûrement le comprendre, mais si je me suis pété la cheville, il va pas aimer ça. Et puis, ça fera des frais chez le toubib… Bon sang, quelle galère ! Et comment on va rentrer, maintenant ?
Mais Josh semblait aussi imperturbable que d’ordinaire. Je dois avouer que moi-même, il m’arrivait d’être surpris par ses réactions. Ou plutôt, par son absence de réactions…
– Josh… Écoute-moi, d’accord ? Va, essaie de trouver quelqu’un qui pourra nous aider et nous ramener à la maison, tu peux faire ça ?
Il me considérait toujours fixement, contemplant sans ciller mon pied qui enflait peu à peu. Puis il s’avança et s’accroupit à mes pieds.
– Bon sang, Josh, t’attends quoi ? Ça fait un mal de chien, je te signale ! Fais comme je t’ai dit : essaie de trouver du secours ! J’arriverai pas à marcher, je pourrai pas rentrer à la maison si tu ne m’aides pas ! Tu m’écoutes, dis ?
Pour toute réponse, il enserra ma cheville de ses deux mains et une sensation indicible de brûlure m’envahit, se répandant dans tout mon corps. J’eus soudain l’impression de prendre feu, d’avoir plongé mon pied tout entier dans un chaudron empli de braises ardentes ou une bassine d’eau bouillante. Je poussai un long cri tandis que son regard vide, inexpressif, pénétrait le mien. Aussitôt, je fus comme hypnotisé, fasciné par ses yeux arborant un éclat que je ne leur connaissais pas, et mon cri s’éteignit.
– Mais qu’est-ce que tu… ? balbutiai-je d’une voix atone.
Je ne pus en dire davantage. J’étais comme engourdi, englué dans un rêve. Je ressentais toujours intensément la brûlure, tant celle-ci était vive, mais la douleur en elle-même s’atténuait, faisant place à une sensation chaude et apaisante. C’était à peine si je sentais les mains de mon frère fermement plaquées sur ma cheville. Toute ma jambe, désormais, était comme atrophiée, inerte, et paraissait irradier d’une chaleur extrême. Je ne pouvais plus remuer, je ne pouvais plus parler. Je ne voyais plus que ces yeux qui s’ancraient en moi avec intensité. Proches, tout proches. Ces yeux empreints de cette lueur étrange, et qui me fixaient, me fixaient, me fixaient…
Josh se remit sur ses jambes. Incrédule, je le dévisageai, bouche bée. Il me fit signe de me relever à mon tour. Sans vraiment savoir pourquoi, je lui obéis sans un mot. Encore craintif, je me redressai très lentement, sans brusquerie, n’osant poser mon pied meurtri sur la terre ferme. Avec la même prudence, je me risquai à m’appuyer dessus. À ma grande surprise, nulle douleur ne me foudroya. Je m’appuyai sur ma jambe un peu plus encore, fis quelques pas timorés, m’armant de précaution. Toujours aucune douleur. La cheville avait désenflé. La foulure s’était résorbée. C’était inconcevable !...
Je me tournai, hagard, vers mon frère et son visage n’exprima qu’une vague satisfaction. À la suite de quoi il emprunta le chemin de la maison, le plus tranquillement du monde. Je lui emboîtai le pas docilement, tel un automate, perplexe et désabusé, la tête emplie de questions…