La stupeur
Chapitre un
Lorsque Iréna émergea de son sommeil, il était déjà huit heures. Des flots de lumière entraient par la fenêtre et un silence désagréable régnait dans la pièce, comme si la maison avait été abandonnée par ses occupants.
Au petit matin, la silhouette agitée de son mari l’avait visitée dans sa léthargie. Fort heureusement, il ne l’avait pas réveillée cette fois. Il était sorti de la maison en claquant la porte, laissant derrière lui l’odeur de sa sueur et un agacement réprimé.
Iréna avait tiré la couverture sur sa tête et plongé plus profondément dans un mauvais sommeil.
Le réveil la soulagea. Les visions troubles et bouillonnantes coulèrent à pic, s’effaçant de sa mémoire. La tête vide, elle se leva et palpa ses jambes engourdies. Elle s’habilla aussitôt et alla se préparer un café.
Elle était née dans cette maison, et c’était de là qu’elle avait pris le chemin de l’école pendant six ans, avant de travailler dans le magasin des Juifs qui jouxtait la maison dont elle avait franchi le seuil huit ans plus tôt pour se marier à l’église.
Ses parents étaient encore en vie alors. Puis ils avaient vieilli, marinant dans la confusion de leur grand âge. Les derniers mois, ils étaient en proie à des hallucinations et s’acharnaient sur elle en répétant que ce serait elle qui hériterait de la maison et du terrain, et non son frère aîné, mort depuis longtemps des suites de son alcoolisme.
La mort de ses parents avait creusé dans son cœur un vide qui s’était rempli d’anxiété et de minuscules plaisirs. Elle avait cherché un moyen d’appréhender leur vie ratée. Elle souhaitait se les représenter dans leur jeunesse, mais rien n’y faisait : leur disparition était totale. Même les nombreux objets grands et solides dont ils s’étaient servis pendant des années ne faisaient surgir aucune scène réconfortante. Dans ses cauchemars, elle les voyait exactement comme ils avaient été de leur vivant : charnus, méfiants et amers.
À leur mort, il lui avait semblé que la vie avec son mari allait être heureuse. Elle travaillait au verger et au potager. Elle aimait s’asseoir durant des heures à même la terre pour goûter au silence des végétaux.
Parfois, des tableaux aperçus à l’église s’imposaient à elle et, comme dans son enfance, elle avait l’impression de faire partie de la longue file des pauvres hères qui suivaient le Messie sur la route de Jérusalem.
À la fin de l’été, elle chargeait des caisses de fruits et de légumes sur la charrette et s’en allait en ville.
Le départ en hâte et le retour plus lent dissipaient ses angoisses. En fin de saison, elle s’installait sur la véranda pour contempler l’ondulation des arbres et le vol des oiseaux.
Mais le bonheur, ou quel que soit le nom qu’on lui donne, n’avait pas duré. Les catastrophes s’étaient enchaînées : des inondations avaient arraché les terrasses de culture et le verger, et pour couronner le tout, les deux vaches dociles étaient tombées malades et mortes la même nuit, comme si elles avaient conclu un pacte tacite pour quitter ce monde ensemble.
Lorsqu’elle avait ouvert la porte de l’étable et découvert leurs corps immobiles, Iréna s’était emparée d’un bâton pour les battre. Face à leur inertie, elle avait crié : « Je ne vais pas vous laisser mourir, sales bêtes ! »
Le soir, elle avait raconté la catastrophe à son mari qui avait réagi froidement, et de manière lapidaire : « Il fallait bien qu’elles meurent de toute façon. » Et il était sorti les enterrer derrière l’étable.
Après quoi, Iréna lui avait servi le dîner et s’était assise en face de lui. Il avait englouti son plat en un éclair et en avait redemandé. La voyant déroutée, il l’avait houspillée en lui lançant des onomatopées, comme pour presser une bête paresseuse.
Elle était donc unie à lui depuis huit ans. Il ressemblait désormais à un propriétaire terrien déchu, ne s’intéressant ni à sa femme ni à son domaine, mais seulement à la température de la soupe qu’on lui servait et, si celle-ci n’était pas suffisamment chaude, il la renversait sans un mot dans le pot de chambre. Elle se ressaisissait pour demander :
« Comment s’est passée ta journée au travail ?
– Pourquoi tu poses cette question ? » grommelait-il sans lever la tête.
Iréna le savait : dans un instant, il mettrait sa chemise de nuit, déverserait un verre d’alcool dans son gosier et lâcherait : « Femme, au lit. »
Autrefois, ses manières rustres avaient eu leur charme. À présent, le moindre de ses gestes la faisait tressaillir.
« J’ai mal à la tête, disait-elle pour conjurer la malédiction.
– Tu as toujours mal à la tête.
– Qu’y puis-je ?
– N’y pense pas.
– Je vais mettre un chiffon humide sur mon front », disait-elle pour retarder l’exécution.
Ces ruses étaient vaines. Dès qu’elle avait enfilé sa chemise de nuit, il revenait à la charge. Elle s’obstinait pourtant : « Nous n’avons plus de vaches. Elles sont mortes.
– Tu parles d’elles comme si c’étaient des camarades d’école.
– Je les ai traites pendant sept ans.
– Et alors ? » explosait-il.
Il n’en avait pas été de même jadis. Tous deux se promenaient le long de la rivière et se rendaient de temps à autre dans la capitale. Il lui avait appris à boire et ils s’enivraient souvent ensemble. Il lui murmurait alors des mots qui ravissaient ses oreilles.
Ce petit bonheur avait pris fin rapidement. Dorénavant, il rentrait du travail nerveux et contrarié, engloutissait son assiette, en réclamait encore. Les mots semblaient avoir déserté sa bouche. Il n’émettait plus que des grognements qu’elle interprétait si bien que de violents maux de tête l’assaillaient aussitôt.
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