La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 58 sur 65

Pages du PDF

La stupeur

Chapitre cinquante-huit

 

La plupart des jours n’étaient pas constitués de visions, mais d’humiliations. Un paysan surgissait soudain d’un buisson et la frappait avec sa canne. Un chien se jetait sur elle. Un peu plus loin, une folle criait : « Maudite Juive ! » Lorsqu’il lui semblait que le pire était encore à venir, elle se cachait dans un fourré où elle dormait quasiment toute la journée.

Elle finit par se décider : Je dois me laver, advienne que pourra. Les eaux du Pruth coulaient désormais en un flot puissant et glacé. Elle se déshabilla et y plongea, comme dans son enfance. À l’époque aussi l’eau était froide, mais elle s’y habituait rapidement.

Cette fois, il en fut autrement. L’eau lui déchira la chair. Elle essaya de surmonter la douleur qui s’intensifia, au contraire, et la pétrifia. Elle sortit de l’eau, sonnée et aveuglée.

Le faible soleil encore dans le ciel sécha son corps. Elle se dépêcha de se rhabiller et d’aller dans une auberge, à l’entrée de laquelle elle découvrit les deux prostituées avec qui elle avait discuté autrefois. Elles étaient alors maquillées, bien vêtues, et sentaient bon le parfum. À présent, elles avaient l’air négligées, et leurs vêtements exhalaient une odeur tenace de vodka.

Iréna ne se souvenait pas de leur nom. Elle demanda : « Que devenez-vous, mes chères sœurs ?

– Rien de neuf dans notre métier », dit la plus âgée.

Iréna ne leur dissimula pas la vérité de son côté :

« Les hommes me pourchassent avec leurs fauchets ou de simples bâtons.

– Ils nous menacent aussi. C’est notre destin depuis que notre corps ne nous appartient plus.

– Vous avez appris à dominer la peur ?

– Non. Un corps meurtri est plus vulnérable et sans espoir de salut. La peur s’intensifie avec les années. »

Le calme, ou plutôt, l’impassibilité de la prostituée sidéra Iréna.

« Et toi, Iréna, comment vas-tu ?

– Je vais de bois en bois, d’auberge en auberge. Et j’ai appris ceci : dans les auberges, seules les femmes ne m’assaillent pas de paroles blessantes et ne cherchent pas à m’humilier. Ma bouche s’ouvre après deux ou trois verres, et je trouve ce que je dois dire.

– Tu as une maison ? Nous entrons dans la saison froide.

– Oui, non loin d’ici, mais je ne sais pas si elle tient encore debout.

– Nous avons une chaumière dont le propriétaire augmente le loyer tous les quelques mois. Au début, on protestait en menaçant de partir. Et puis on s’est rendues à l’évidence. Mon amie Sofia et moi sommes des femmes fortes. Quand les hommes ne se comportent pas correctement, on les jette aux chiens. Comme ça, les paysans savent que Jenny et Sofia n’ont pas perdu leur dignité. Tout n’est pas permis, y compris avec les mots ! Les mots orduriers sont parfois pires que les perversions.

– Vous ne songez pas à partir dans une grande ville ou en Amérique ? leur demanda Iréna.

– Si, si. Mais où trouver l’argent ? Nous avons plus d’une fois économisé pour quitter cet endroit, sauf que tout était dépensé chez les médecins avant même d’avoir réuni la somme nécessaire. Ils sont voraces avec l’argent. Ils n’imaginent pas quel prix douloureux coûte chaque centime gagné. Un jour, Sofia a explosé devant un médecin en le traitant d’oppresseur de pauvres. Le type ne s’attendait manifestement pas à une apostrophe aussi déchirante. Il a fini par dire : “La consultation d’aujourd’hui est gratuite.” Tu as froid, Iréna ? Je vois que tu trembles.

– J’ai honte de quémander une guenille.

– J’ai chez moi un manteau en peau de chèvre que je n’ai jamais porté et que je n’ai pas l’intention de porter un jour. Je pourrai te le donner si tu veux. »

Iréna remercia d’une inclination de la tête.

Sofia se leva en disant : « Je dois y aller. J’ai un client.

– Qui sait ce qui attend mon amie avec ce nouveau client ? Ici, il n’y a plus d’étudiant juif sachant cajoler les femmes. Seulement des clients grossiers ou pervers qui te piétinent sans pitié. Viens, entrons prendre un verre. C’est moi qui t’invite.

– Pourquoi ? s’étonna Iréna.

– Parce que tu me plais. »

Iréna but un verre, et les mots revinrent. Elle parla de nouveau de Jésus, de son père et de sa mère qui étaient juifs. Elle dit que son père lisait avec Lui la péricope de la semaine. Son grand-père Le dévisageait en disant : « Cet enfant lit et comprend. »

Les femmes ivres ne l’embarrassèrent pas avec des questions et l’accueillirent à bras ouverts. Quand une femme restée sobre chercha à la mettre en difficulté, les femmes ivres la repoussèrent.

Iréna avait compris que, après cinq ou six verres, mieux valait ne pas parler, mais chanter. Le chant réussit là où les mots échouent : il ouvre le fond du cœur.

Vers minuit, alors que l’ambiance était à son comble, elles chantèrent : « Jésus était juif, son père et sa mère étaient juifs. »

OceanofPDF.com