La stupeur
Chapitre cinquante-sept
L’été touchait à sa fin. Iréna se dépêchait de descendre des collines, espérant s’imprégner de la chaleur des fourrés dans la vallée. On pouvait voir les champs de blé fauchés et gris s’étendre jusqu’à la ligne d’horizon. Ici ou là, un ballot de foin oublié témoignait du labeur qui avait été accompli.
D’un bleu plus profond que d’ordinaire, le Pruth sinuait lentement. Sa couleur fit surgir dans le cœur d’Iréna les jours lointains de son enfance, lorsqu’elle allait avec sa mère à l’église.
Le dimanche, tout s’arrêtait : la fabrique de tonneaux, l’atelier du forgeron et, bien sûr, le travail aux champs. L’épicerie des Katz était également fermée, mais les paysans affluaient par la porte arrière du magasin pour acheter de la vodka en cachette. Les Katz prenaient des risques car il était interdit de commercer le dimanche. Plus d’une fois, alors qu’ils avaient refusé une vente, un paysan avait menacé de mettre le feu à leur maison. Ils le suppliaient en se justifiant : « Le gendarme est dans les parages ! » Mais rien n’y faisait. Ils finissaient par se plier à la volonté fulminante de l’homme.
Elle se souvenait à présent dans une clarté poignante de madame Katz, de son front rouge, de ses cheveux rares et grisonnants qui exprimaient une angoisse permanente. Lorsqu’elle tendait les bouteilles de vodka vertes aux paysans, le dimanche, ses mains tremblantes dévoilaient cette même angoisse.
Le vieux père d’Iréna sifflait entre ses dents : « Eux, ils ne boivent pas, mais ils saoulent et exploitent le bon peuple. » Il semblait alors à Iréna que, le dimanche, les Katz fabriquaient de la drogue pour empoisonner les humains.
Un jour, elle avait demandé à Adéla : « Que faites-vous le dimanche ?
– Rien », avait répondu Adéla dans un rire gêné, comme si on lui avait posé des questions intimes sur son corps. Iréna avait neuf ans et s’apprêtait à entrer en huitième avec Adéla. Aujourd’hui, tout cela lui paraissait si éloigné, comme ne faisant plus partie de sa vie.
Mais un vent glacé se mit à souffler, balayant de sa tête les visions lointaines et incendiant sa bouche de mots nouveaux. Elle se posta à l’entrée des auberges et des tavernes en mettant en garde les gens, mais aussi en les consolant. Elle finit par leur promettre que les Juifs morts ne leur feraient aucun mal, et ajouta qu’il était interdit de s’en prendre à eux.
« Quiconque s’en prend aux esprits des morts et les pourchasse avec des fauchets et des râteaux ne quittera pas ce monde sans avoir reçu un châtiment.
– Que faire alors ? lui demandaient les femmes sans relâche.
– Leur parler calmement, d’une voix douce, sans fauchets ni râteaux.
– Et que leur dire ?
– Je vous l’ai déjà indiqué. Le mieux, c’est de baisser la tête et de se taire. »
Les hommes ne posaient pas de questions. Ils bouillonnaient chaque fois qu’elle rappelait que Jésus était juif, que ses parents et ses grands-parents étaient juifs. Poing dressé, ils menaçaient de lui régler son compte. Elle ne leur aurait sans doute pas échappé s’il n’y avait eu quelques femmes vigoureuses pour l’entourer et la protéger.
Parfois, un autre état d’esprit s’agitait en elle. Elle parlait avec enthousiasme de l’air pur qui soufflait sur les collines et les ravins, un air indispensable à une amitié juste et à de bonnes actions, toutes choses qui élèvent l’âme.
Son nom était sur toutes les bouches. De plus en plus de paysannes se rassemblaient autour d’elle pour l’écouter. Elle s’asseyait parfois pour leur raconter l’enfance de Jésus auprès de sa mère Marie et de son père Joseph, qui pressentaient que leur fils était destiné à un grand accomplissement. Matin et soir, ils allaient s’immerger avec lui. L’enfant Jésus ne les ennuyait pas avec des questions. Il les contemplait avec étonnement, comme il contemplait ce qui l’entourait.
Il était si beau que les gens ne pouvaient le lâcher des yeux. La mère l’éloignait de la foule et prenait soin de lui préparer des plats légers et casher, elle l’habillait de vêtements en coton, et lorsqu’il tombait malade, elle n’allait pas chez la guérisseuse, mais restait à son chevet en priant.
« Quand ses parents ont-ils appris qu’il était le Fils de Dieu ?
– Ils l’ont toujours su, mais ont gardé le secret.
– Il voulait être juif ?
– Il accomplissait tous les commandements, des plus faciles au plus exigeants.
– Quand s’est-il converti ?
– Il ne s’est pas converti. Ce sont les autres qui se sont convertis. Lui était juif et l’est demeuré. »
Iréna arriva dans un petit village à l’entrée duquel était accrochée une pancarte indiquant « Territoire nettoyé de ses Juifs ». Il s’avéra qu’un vieux Juif, dont les trois fils avaient émigré en Amérique, avait vécu là. Il avait désespérément attendu un visa lui permettant de les rejoindre. Malade, il avait été exécuté dans son lit.
Iréna entra dans la taverne, suscitant aussitôt l’intérêt. Les femmes l’entourèrent en lui tendant un verre. Une femme se plaignit de son mari qui la brutalisait et la blessait. La réponse d’Iréna fusa : « Viens avec nous. Nous sommes une même famille. »
On apprit aussi qu’une femme battue par son mari l’avait égorgé avec un couteau de cuisine. On avait commencé par parler d’elle comme d’une meurtrière, mais bien vite, les paysans avaient attribué l’acte blâmable à Iréna. « Elle incite nos femmes à ne pas écouter leur mari, c’est elle qui prêche que Jésus était juif. Elle contient tout le mal du monde. »
Craignant que le sort d’Iréna ne soit semblable à celui de la femme qui avait assassiné son mari, les femmes l’implorèrent : « Cesse de parler, retiens-toi. À partir de maintenant, fais comme si tu étais muette. »
Mais comme un fait exprès, l’automne plaçait dans la bouche d’Iréna un flot de paroles. Elle dessinait l’enfer et le paradis avec des couleurs qui clouaient les paysannes à leur banc. Et il n’était pas rare que l’une d’elles s’agenouille devant elle et lui dise : « Bénis-moi, ma fille, je suis plus bas que terre. »
Iréna ne demandait jamais : « Quelle est ta faute ? » mais s’agenouillait près d’elle en déclarant : « Le Fils envoyé par le Père va te délivrer du mal dans lequel tu es engluée. Adresse tes prières à son icône. »
Elle avait parfois la sensation que des forces nouvelles coulaient dans ses veines, et qu’elle était capable de traverser la terre entière. Dans ses moments d’abattement, elle priait : « N’ôte pas de moi ton esprit. »
OceanofPDF.com