La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 53 sur 65

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La stupeur

Chapitre cinquante-trois

 

Iréna confia à la grande femme distinguée que non loin de là une paysanne cachait un enfant juif. Elle avait fortifié sa cave et affronté trois perquisitions auxquelles participaient des chiens. « Elle vit en permanence dans la crainte, mais elle remercie Notre Seigneur de lui avoir fait un tel don.

– Quelle héroïne. Dans notre village aussi résidait une famille juive. Ils ont été assassinés dans leur maison. Nul n’est sorti les défendre. Nul n’a pris un de leurs enfants pour le cacher. Moi, j’ai été saisie d’une paralysie qui ne m’a pas lâchée jusqu’à présent. Mais depuis que je t’ai entendue parler de Jésus qui était juif, vivait parmi les Juifs et priait avec eux, ma peur a quelque peu faibli, ma fille, même si la paralysie demeure, et j’ai dit à mon mari Ivan : “Jésus était juif. Comment ne l’avons-nous pas su ?” Et sais-tu ce qu’il m’a répondu ? “Si c’est exact, comment se fait-il qu’il n’ait pas défendu ses descendants ?” J’en suis restée bouche bée. Mais la nuit, dans mon sommeil, j’ai compris : le destin des descendants de Jésus est le même que le sien. Eux ont été assassinés, lui a été cloué sur la Croix. Tout n’est pas révélé. Il y a une énigme dans leur mort. »

Iréna sentit que les grands mots brûlants qui, il y a quelques jours encore, la faisaient palpiter s’étaient évaporés de son cœur. Elle raconta à la femme que cela faisait des semaines qu’elle était en route, qu’il lui était difficile de s’endormir la nuit et que l’argent commençait à manquer. Si seulement elle pouvait être chez elle, elle n’en bougerait pas et ne mettrait plus un pied dehors.

« Mais tu ne veux pas répandre le bien auprès des créatures de Dieu ? »

Iréna rougit.

« Moi ? »

Après un silence, la femme demanda :

« Tu as une maison à toi ?

– Oui, mais elle est pleine de nuisances. »

Elle se souvint que, dans sa vieillesse, sa mère usait souvent de ce mot.

« Que Dieu te vienne en aide. »

La voix de la femme avait changé.

« Tu as raison. Sans une aide du ciel, nous n’avons pas d’existence en ce monde. »

À ces mots, le visage de la femme se couvrit de stupeur. Elle dit :

« Où vas-tu aller à présent ?

– Partout où mes jambes me porteront, petite mère. »

La femme se confia de nouveau en évoquant ses terreurs nocturnes, son mal de dos et ses forces qui s’épuisaient.

Iréna savait qu’elle devait prodiguer des paroles de réconfort, mais les mots, comme un fait exprès, avaient déserté sa bouche, et elle resta mutique.

Au bout d’un instant, la femme demanda :

« Tu ne te sens pas bien, ma fille ?

– Ça va. Mais il y a des jours où les mots s’assèchent dans ma bouche, dit Iréna en surmontant son mutisme.

– Dommage.

– Que faire ? se désola Iréna en écartant les mains.

– Attends une minute, je veux te donner quelque chose. »

La femme rentra dans sa maison. Iréna regarda autour d’elle. La lumière inondait le village. Une douce lumière de fin d’été, accompagnée d’une brise venue de loin, charriait une fraîcheur humide et agréable.

Elle pensa avec nostalgie à son père et à sa mère jeunes, travaillant aux champs du matin au soir, prolongeant la soirée à table jusqu’à la tombée de la nuit.

En cette saison, ses parents étaient occupés à cueillir les pommes, tandis qu’elle les rapportait à la maison dans des paniers pleins à ras bord. Le verger était assez loin de la maison, mais elle ne se plaignait pas. Nul ne se plaint pendant la saison brûlante. À la fin de l’été, son dos endolori la réveillait la nuit. Sa mère la grondait : « Tu es jeune, tu n’as pas le droit de te plaindre. »

Après la mort des parents, le verger avait été englouti par une inondation. Iréna avait essayé sans succès de sauver ce qu’elle pouvait. Puis les eaux avaient inondé le potager. Le terrain avait disparu, comme s’il n’avait jamais existé.

La femme ressortit de la maison, un panier à la main. « C’est pour toi, ma fille. Dieu te protège.

– Dieu te protège, répondit Iréna, couverte du même sentiment de honte que celui qu’elle ressentait, enfant. Qu’ai-je donc fait pour que tu me donnes un si grand présent ? » eut-elle encore le temps de murmurer avant de prendre le panier des mains de la femme et de décamper, comme quelqu’un dont la médiocrité vient d’être dévoilée à la foule.

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