La stupeur
Chapitre onze
Le visage de Blanka flottait encore devant ses yeux lorsque Iréna rentra dans sa cuisine trier les petits pois. La jeune fille empotée et mutique lui répugnait depuis des années, elle évitait de s’en approcher.
Son visage venait souvent agiter son sommeil. Les jeunes du village ne la chahutaient pas car elle était généreuse avec eux. À vrai dire, elle l’était avec tous, à sa manière mal dégrossie et dénuée de charme.
Pourquoi je pense à elle ? se demanda Iréna en agitant la main comme pour chasser un tracas. Elle se dirigea vers le buffet, sortit la bouteille de cognac et en descendit un verre cul sec. « Un petit verre est un don du ciel », disait sa mère avant de perdre la raison.
Il était deux heures, et elle se dépêcha de préparer le repas pour Anton. Quand il ne s’attardait pas trop à la taverne, il était de retour vers trois heures. Si le plat n’était pas prêt, il émettait des grognements contrariés ou envoyait valser ce qui se trouvait sur son chemin.
À une heure déjà, elle étendait la nappe sur la table, y posait le pain et le sel pour qu’Anton soit assuré dès son arrivée que le repas était bien prêt.
Parfois il rentrait tard, saoul et l’esprit confus. Il proférait quelques insultes et s’effondrait sur le lit. Il avait un réveil difficile le lendemain, mais ces écarts possédaient leur avantage : il ne se ruait pas sur son corps. La nuit et le matin s’écoulaient sans douleur pour elle.
Elle éplucha distraitement des pommes de terre, hacha des oignons et découpa la viande. Elle mit le tout à mijoter dans une marmite, retourna à la fenêtre et demanda :
« Vous êtes encore là ? »
Tous levèrent les yeux vers elle sans un mot. Elle sortit et alla s’asseoir près d’Adéla. Elle n’avait pas été aussi près d’elle depuis l’école. Elle s’adressa à elle franchement.
« Ça fait un moment que je voulais te parler. Je ne me sens pas bien, ces derniers temps. En plus des maux de tête, j’ai mon estomac qui m’embête. »
Adéla leva les yeux vers elle.
« Depuis quand exactement ?
– Un bon moment, s’empressa de répondre Iréna. J’ai toujours eu des maux de tête violents, mais cette année, mon estomac ne me laisse pas en paix.
– Cela t’arrive à quel moment ? s’enquit Adéla avec une attention soutenue.
– Au milieu de la nuit. Je me réveille et je sens mon estomac qui se contracte dans de grandes douleurs.
– Il faudrait que je t’examine. Tu pourrais venir me voir à l’hôpital de Czernowitz ?
– Volontiers. Je pourrai la semaine prochaine.
– Bien.
– Anton sera en colère après moi, c’est sûr. Il n’aime pas que je parte. Il est habitué à ses repas et à ce que je m’occupe de tous ses besoins, mais la santé aussi, c’est important, non ? »
La dernière phrase n’était pas d’elle. Elle l’avait manifestement entendue dans la bouche de quelqu’un d’autre.
« Je te conseillerais de prendre quelques jours de vacances et de venir me voir.
– Mais je logerais où ?
– Nous t’hospitaliserons.
– Merveilleux, dit Iréna. C’est un excellent projet. »
Une joie ancienne s’éveilla à la pensée qu’elle se promènerait dans les belles rues de la ville, une semaine plus tard. Elle ajouta : « Tu as eu une excellente idée », comme si elle oubliait qu’il s’agissait d’une hospitalisation et pas d’une escapade entre jeunes filles. « Ça fait longtemps que je veux aller en ville.
– On fera des examens pour déterminer la cause de ces douleurs.
– Tu es merveilleuse, Adéla. »
Iréna se releva et retourna dans sa cuisine sans un regard pour les autres, qui n’avaient pas perdu une miette de la conversation. Elle souleva le couvercle de la marmite pour vérifier la cuisson.
La pensée qu’elle serait en ville dans une semaine diffusait une émotion dans sa poitrine. Elle ressortit la bouteille de cognac et se servit un petit verre qu’elle avala cul sec.
La famille Katz avait vécu à l’économie, le temps qu’Adéla fasse ses études. Son père se rendait une fois par semaine en ville pour lui apporter de l’argent, des fruits et des légumes. À son retour, ses yeux restaient éclairés pendant quelques jours avant de s’éteindre. Il était de nouveau submergé par la mélancolie. La lumière dans son regard réapparaissait la veille de son départ pour la retrouver.
Iréna distingua deux paysans qui tiraient le lourd buffet de la salle à manger dans la cour, comme on le fait avec tous les meubles pour le nettoyage de printemps.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
Les paysans sursautèrent, mais ils se ressaisirent aussitôt et l’un d’eux répondit : « On a le droit de se servir, on a le droit.
– Où emportez-vous ce buffet ?
– Chez nous. Il est ancien mais solide.
– Pourquoi ?
– On a le droit. Tout le monde se sert. »
Iréna connaissait parfaitement ce meuble massif dans lequel elle avait très souvent mis de l’ordre lorsqu’elle travaillait au magasin. Des nappes et des serviettes étaient entreposées dans les tiroirs du haut, tandis que les manuels et les livres d’Adéla étaient rangés dans ceux du bas.
La mère répétait toujours : « Il faudrait acheter une bibliothèque pour les livres d’Adéla. »
Ce vœu n’avait jamais été réalisé. La veille de la fête de Pessah, ils sortaient le buffet et aéraient les livres. La vision des livres au soleil laissait une empreinte pleine de gaieté dans le cœur d’Iréna.
« Qu’avez-vous fait des livres ? demanda-t-elle encore.
– On les a jetés », répondit un autre paysan, tout en continuant de traîner le lourd buffet.
Au bout de la cour, quatre paysans soulevèrent le meuble et le déposèrent dans une carriole.
« Toi aussi, tu peux te servir, tout le monde le fait », dit un paysan en abattant son fouet sur les chevaux.
Une autre famille juive vivait à l’orée du village. Elle approvisionnait la population montagnarde. Ses membres étaient tous costauds, et l’un des garçons avait fréquenté l’école, deux classes au-dessus d’Iréna. Quand on l’appelait « le Juif », il flanquait un coup de pied ou une gifle à ses agresseurs.
Une pensée traversa le cerveau d’Iréna : Ceux-là ne laissent sûrement pas leur magasin être pillé. Ils sont forts et coriaces. Elle retourna à ses fourneaux pour touiller les plats. Tenaillée par une inquiétude, elle ressortit dans la cour et fut navrée de voir les livres coûteux éparpillés sur le sol. Mais elle se souvint aussitôt que sa mère répétait : « Les gens, ils lisent des livres, et ensuite ils deviennent prétentieux. »
Il était trois heures. Anton allait rentrer d’un instant à l’autre. La mère d’Iréna avait également l’habitude de dire : « Donne à manger à ton homme, ça fera de lui une créature tranquille. Une femme peut manger n’importe quoi, mais un homme a besoin d’un repas complet. » Elle appréciait la virilité d’Anton, et Iréna n’osait pas se plaindre de lui auprès d’elle.
Mais un jour, elle s’était enhardie et la réponse avait fusé : « Tu n’as pas le droit de te plaindre. Il travaille dur, il a droit à un repas honnête. Les autres maris rentrent chez eux et battent leur femme. Anton ne te frappe pas. C’est un homme robuste qui mérite son dû », avait conclu sa mère dans un sourire énigmatique.
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