La stupeur
Chapitre vingt-neuf
Plus tard dans la soirée, Iréna s’ouvrit à Yanka et lui raconta l’assassinat : « D’abord, Ilitch le gendarme les a alignés devant l’entrée de leur magasin. On aurait cru que les percepteurs faisaient une perquisition. La mère criait : “Ilitch, laisse-moi m’asseoir, regarde mes jambes gonflées. Je vais m’effondrer.”
« Tu te souviens sûrement d’Ilitch, il séduisait les femmes sans aucune difficulté. Maintenant, c’est un vieux gendarme méchant qui s’en prend aux hommes et aux femmes.
« Il a autorisé la mère à s’asseoir seulement après qu’elle se fut effondrée. Il a menacé les autres de les livrer aux Allemands s’ils ne restaient pas en rang. C’est les Allemands qui donnent des ordres maintenant. Ce sont des ordres différents. On ne peut pas faire le malin. Chez eux, un ordre c’est un ordre, et celui qui ne le respecte pas est tué.
« La mère s’est ressaisie et l’a supplié d’une voix qui ne me quitte pas : “Aie pitié de mes filles, elles n’ont commis aucun péché. Si les fonctionnaires des impôts veulent nous taxer, qu’ils prennent ce qu’ils veulent.” La pauvre n’avait manifestement pas compris que, cette fois, il ne s’agissait pas de prélèvement d’impôts.
« Ilitch a crié : “Vous avez suffisamment exploité le village. Vous vous êtes suffisamment enrichis sur le dos des gens.”
« La mère, de son côté, ne se résignait pas. Elle a crié d’une voix déchirante : “Mon mari rapportait de la bonne marchandise de la ville, et moi je la vendais à des prix honnêtes en restant debout du matin au soir.”
« La pauvre avait peur que les fonctionnaires des impôts soient venus liquider le magasin. Elle s’est écriée : “Ne liquidez pas le magasin, c’est notre gagne-pain.”
« Ilitch a continué de les humilier. Il leur a ordonné de se mettre à genoux en hurlant : “Et arrêtez de gémir sur votre sort ! Vous n’êtes pas à plaindre.” De toute façon leurs suppliques étaient sans effet. “Vous avez assez arnaqué le village”, a-t-il beuglé.
« Tandis qu’ils étaient agenouillés, les voisins ont pillé le magasin et la maison. Les Katz ont entendu que les meubles et la marchandise étaient traînés au sol. La mère, malgré les menaces d’Ilitch, a continué d’implorer : “Pourquoi tu les laisses piller la maison et le magasin ? C’est tout ce que nous possédons. Si on a une dette envers les impôts, on s’en acquittera.”
« Indifférent à ses supplications, Ilitch campait sur ses positions : “Maintenant vous êtes entre les mains des Allemands. Ils sont droits et honnêtes. Mais si on enfreint un ordre, ils ne connaissent pas la pitié.”
« J’ai vu tout cela et je l’ai entendu. J’ai craqué. Je savais au fond de moi que leur fin serait amère et mauvaise. Mais je n’imaginais pas l’ampleur du mal.
« Ensuite Ilitch leur a ordonné de creuser une fosse large et profonde. Ils ont creusé, creusé. Ilitch se tenait au-dessus d’eux comme un patron tyrannique, tout en leur assurant que leur sort s’améliorerait une fois la tâche terminée.
« Je leur ai apporté de la soupe et des pommes de terre. Je savais que j’étais complice d’un assassinat et je me haïssais au point que je leur ai dit : “Fuyez, fuyez tant que le trou n’est pas profond.”
« À ces mots, la mère a soulevé sa robe pour dévoiler ses jambes gonflées. Le père s’est enfoncé dans son mutisme. Ses yeux disaient : Ce n’est pas la peine de supplier. Rien ne pourra aider.
« Furieuse, je lui ai lancé : “Dites aux filles de s’enfuir. Elles sont jeunes et ont la vie devant elles. Pourquoi vous vous taisez ?”
« Il a relevé la tête : “Si elles veulent s’enfuir, qu’elles le fassent.”
« Adéla a dit : “Je ne pourrai pas fuir en abandonnant mes parents et Blanka.”
« C’est alors qu’Anton est rentré du travail. Je lui ai servi le repas. Il a mangé pendant longtemps et il a demandé du rab. Je l’ai resservi. La nuit, il m’a violentée, et le matin aussi, avant de partir, il m’a prise de force.
« Quand je suis sortie, la fosse était déjà comblée et la maison entièrement pillée.
« D’abord, je n’ai pas compris. Pendant un long moment je n’ai pas saisi ce qui s’était passé, et lorsque j’en ai enfin pris conscience, mon corps était pétrifié. Leurs visages ne me quittent plus. Je ne pouvais pas rester à la maison et supporter ce silence, je me suis enfuie. Et maintenant, j’ai l’impression qu’Anton est en route pour m’assassiner moi aussi.
– Le chien nous protégera. Il est courageux et fidèle.
– Anton l’empoisonnera.
– Nous mettrons notre sort entre les mains de Dieu, et seulement entre les siennes. »
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