La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 13 sur 65

Pages du PDF

La stupeur

Chapitre treize

 

 

C’est alors qu’apparut Anton, de manière si soudaine qu’Iréna en fut effrayée, comme si elle avait été surprise nue sous la douche.

Elle se précipita vers la cuisinière en assurant : « Tout est prêt. »

Anton se mit à table. Ses traits las révélèrent à Iréna un passage à la taverne après le travail, et les trois ou quatre verres bus en plaisantant avec des amis.

Elle lui servit du rôti de bœuf et des pommes de terre, des petits pois et du chou. Il s’absorba dans son repas, dont il engloutit une partie avant qu’Iréna ne lâche :

« On a fait sortir les Juifs de chez eux.

– Où sont-ils ?

– À l’entrée de leur magasin.

– On raconte qu’ils ont mis le feu aux champs, dit Anton, la bouche pleine.

– Je n’y crois pas.

– Il faut écouter ce que disent les gens », la gronda-t-il de la voix d’un paysan rentrant du labeur et s’apercevant que sa femme a manqué à tous ses devoirs.

Iréna sentit la douleur comprimée dans son crâne s’étendre jusqu’aux tempes. Elle s’assit sur le lit, la tête entre ses mains.

Anton ignora l’expression douloureuse de son visage et poursuivit d’un ton accusateur :

« Les Juifs sont capables de tout. On le sait bien.

– Les gens sont déjà en train de piller leur maison et leur magasin.

– Le monde sans les Juifs aura meilleure allure. »

Iréna lui resservit du rôti et des pommes de terre.

Les scènes de la journée s’évanouissaient tandis que la douleur s’intensifiait dans ses tempes. Elle savait que des sujets pénibles l’avaient perturbée sans pouvoir se souvenir desquels.

À moitié paralysée par la peur que la douleur n’augmente encore, elle demeura assise à distance d’Anton, tout en le regardant s’empiffrer. Huit ans qu’ils étaient mariés. Les gestes d’Anton s’étaient alourdis et avaient perdu toute grâce, tels ces militaires de carrière après plusieurs années de service.

Le soir tombait et le murmure des pillards résonnait distinctement. Ils traînaient les armoires et les lits hors de la maison.

Anton entendit les exclamations sans exprimer la moindre contrariété.

Quelqu’un cria : « Prends la caisse avec tes deux mains. Elle est lourde. »

Iréna comprit qu’il s’agissait de la caisse contenant les ustensiles réservés à la Pâque juive.

Aussitôt après cette fête, les Katz enveloppaient les assiettes et les couverts dans un torchon et les déposaient dans la caisse. Iréna avait souvent participé à ce rituel muet.

Il lui sembla un instant que les hommes n’étaient pas en train de piller, mais qu’ils prêtaient un coup de main pour descendre du grenier la lourde caisse, comme le faisait parfois Anton, qui recevait quelques billets et deux tablettes de chocolat en échange de son aide.

Le repas englouti, Anton sortit morigéner les voisins qui se servaient insolemment sans rien lui laisser. Ils rétorquèrent qu’ils étaient clients du magasin depuis des années. Les Juifs avaient fait fortune sur leur dos, le temps était venu de récupérer un peu de ce qui leur avait été pris.

Mais Anton refusa l’argument. Lui aussi faisait ses achats chez les Katz depuis des années et, de surcroît, ils l’avaient exploité par tous les moyens.

La discussion s’éternisa, puis chacun prit sa part. Anton rapporta une pile de draps dans la chambre à coucher, des nappes, une partie des ustensiles de la Pâque, des couvertures, deux tapis et quelques meubles.

Iréna ne bougeait pas. Le mal de tête s’intensifiait. La crainte de voir Anton enfiler sa chemise de nuit, en marmonnant : « Femme, il est temps d’aller au lit », la clouait sur place. Elle tremblait.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-il d’une voix indifférente.

– J’ai très mal à la tête, dit-elle en éclatant en sanglots.

– Pourquoi tu ne mets pas un chiffon mouillé sur ton front ?

– Ça ne m’aide plus. » Et ses sanglots redoublèrent.

« Je ne comprends pas ce qui t’arrive », dit-il en s’écartant.

Iréna pleura longtemps. Anton ne s’approcha pas d’elle et ne la gronda pas. Assis à l’autre bout du lit, il but quelques verres, puis se déshabilla. Iréna eut l’impression qu’il allait se diriger vers l’évier pour se frictionner le buste. Elle se trompait. Il enfila sa chemise de nuit.

Elle ferma les yeux pour ne pas voir la bouche prononçant la condamnation.

Ce fut une nuit éprouvante. Anton se défoula sur elle sans faire preuve du moindre sentiment, sans un mot. Iréna ne supplia pas et ne pleura pas. Il finit par la lâcher et lui tourner le dos.

Le corps d’Iréna n’était plus que douleur. Il lui semblait qu’Anton n’avait pas achevé son forfait, que ce n’était qu’un répit. Bientôt, il allait se redresser pour la prendre violemment. Il était capable de la prendre deux ou trois fois par nuit.

Mais, fort heureusement, il ne se passa rien de plus. Anton s’effondra dans un profond sommeil. Une fois les douleurs atténuées, Iréna, soulagée, se pelotonna dans un coin du lit pour ne pas sentir sa présence. Elle ferma les yeux, pria et s’endormit profondément, elle aussi.

OceanofPDF.com