La stupeur
Chapitre dix
« Iréna, pourquoi ne demandes-tu pas qu’on nous libère de cette position ? Nous n’avons fait de mal à personne. C’est honteux, on nous regarde comme des criminels, dit la mère d’un ton égal.
– Qu’est-ce que je peux y faire ?
– Tu nous connais bien. Qui nous connaît mieux que toi ? Ça fait des années que nous sommes voisins. »
Sans même leur jeter un regard, Ilitch fit un geste négatif de la main.
La mère se redressa sur ses genoux. « Pourquoi tu t’en prends à nous, Ilitch ? Quel mal on t’a fait ? Tu viens dans notre épicerie depuis des années et tu te comportes comme si nous étions des étrangers.
– Quoi ? »
Il était sidéré par l’interpellation soudaine de la mère.
« On n’a fait de mal à personne », répéta-t-elle d’une voix suppliante.
L’autorité de sa fonction anima soudain le gendarme.
« Qui a décrété ça ?
– Nous avons payé nos impôts en temps et en heure. On ne doit pas un sou, et si mon mari ne prie plus, ça le regarde, c’est entre lui et Dieu. Ici-bas, nous sommes jugés pour les actions commises par l’homme sur son prochain. En ce qui concerne la foi – c’est seulement Lui, là-haut, qui peut juger.
– Je ne vais pas vous battre, hein, dit Ilitch d’une voix indifférente.
– Et l’humiliation, tu en fais quoi ? Ma fille Adéla a passé son baccalauréat, elle étudie dans une école d’infirmières.
– Les ordres avant tout. Si l’ordre, c’est de se mettre à genoux, vous devez le faire. »
Madame Katz s’écria d’une voix stridente : « Ah, je comprends ! »
Blanka, qui était demeurée tout ce temps prostrée, émit un curieux raclement de gorge. La mère lui lança un regard comminatoire qui la transperça. Elle se recroquevilla.
Contrairement à sa sœur Adéla, Blanka avait péniblement terminé l’école communale et s’était aussitôt mise à travailler au magasin. Au début, elle avait des gestes nerveux de mécontentement, mais au fil des années, son amertume avait diminué et sa présence était devenue imperceptible, malgré son corps lourd.
Elle travaillait la plupart du temps dans la réserve ou le cellier. La stupeur tendait ses traits lorsqu’elle remontait de l’obscurité vers la lumière. Elle ne réclamait rien, et nul ne lui demandait son avis.
Elle avait vingt et un ans, et il était clair pour tous que quelque chose clochait chez elle. Elle ne se marierait pas et n’aurait pas d’enfants. Ses parents portaient le fardeau de sa vie étriquée en serrant les dents. Nul ne prenait de ses nouvelles.
« Comment vas-tu ? » lui demanda soudain Iréna.
Blanka se mit à trembler. Elle planta ses doigts dans la terre pour répondre : « Très bien.
– Tu n’as pas de mal à rester à genoux ?
– Non », dit Blanka avec un sourire idiot.
La mère s’en mêla.
« Pour elle non plus, c’est pas facile. »
Iréna s’adressa de nouveau à Blanka directement : « Tu ne voudrais pas aller en ville ?
– Si », répondit-elle, tandis que des rougeurs envahissaient son visage rond.
La mère laissa échapper un petit rire désagréable. Iréna se souvint que, petite, elle avait l’habitude de jouer avec Blanka dans la cour et qu’elle lui fourrait des morceaux de gâteaux dans la bouche. Ses doigts ressentaient encore le doux contact du visage juvénile et rondelet.
« Tu voudrais venir avec moi en ville ? demanda-t-elle à Blanka, comme on s’adresse à un enfant.
– Oui », répondit celle-ci, alors que la mère lui mouchait son nez plein de morve avec un mouchoir sorti de son tablier de paysanne.
OceanofPDF.com