La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 15 sur 65

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La stupeur

Chapitre quinze

 

 

Iréna s’approcha ensuite d’Adéla et s’agenouilla près d’elle : « Les maux de tête ne me laissent pas en paix. Je me sens un tout petit peu mieux, mais j’ai peur qu’ils reviennent. Anton fait la sourde oreille à ce sujet. Il me dit qu’il n’y a rien. On ne peut pas parler avec lui. Il n’a aucune patience. »

Elle se réjouit d’avoir enfin pu prononcer ces phrases d’une traite et ajouta aussitôt : « Tu as bien fait de ne pas te marier. »

Adéla leva les yeux vers elle : « Je dois retourner à l’hôpital, sinon je n’aurai pas mon diplôme.

– J’ai parlé à Ilitch. Il a l’esprit confus. Il délire. On ne peut pas compter sur lui. Je vais parler au gendarme en chef.

– Ilitch a tiré sur papa dans la nuit, tu n’as pas entendu ?

– Non. J’ai dormi d’un mauvais sommeil, comme si j’étais plongée dans un liquide rouge.

– Toi seule peux nous sauver. Dommage que nous ne soyons plus habitués à prier. Je priais beaucoup dans mon adolescence, et mon mari aussi, mais ça nous a été brusquement arraché, dit la mère à Iréna, comme si elle seule pouvait la comprendre.

– Que puis-je faire ? demanda Iréna en écartant les bras.

– Nous sauver. Emmène-nous et sauve-nous. Nous ne sommes que quatre. Relève-nous et sauve-nous. »

Ces mots insufflèrent du courage à Iréna qui répondit : « Je ne permettrai pas qu’on vous fasse du mal. »

À ces mots, le visage morne du père s’éclaira d’un sourire, et il dit dans un ukrainien impeccable : « Il peut donc y avoir de la lumière dans l’obscurité. »

Quelques paysans se tenaient près du gendarme, contemplant la scène, tendus comme si une vache allait mettre bas.

Prise par une sorte d’ébriété, Iréna revint sur ses maux de tête qui allaient l’assaillir de nouveau. Adéla lui serra la main et lui caressa les cheveux en disant : « N’aie pas d’inquiétude. Nous allons procéder aux examens, nous trouverons la cause et le remède.

– Je ne peux plus supporter cette douleur », lâcha Iréna qui semblait sur le point d’éclater en sanglots.

Deux vieux gendarmes apparurent sur le coteau. Très nerveux, Ilitch cria aux paysans : « Je vous ordonne de vous éloigner des interpellés ! » Les paysans lui lancèrent un regard empli d’une secrète admiration et s’éloignèrent de quelques pas.

« Pourquoi ne nous aidez-vous pas ? leur demanda la mère. Nous sommes faits de chair et de sang. Cette position nous fait mal.

– On se tait maintenant », s’écria Ilitch, comme s’il sermonnait un enfant.

Le père était pétrifié. Le tir nocturne dirigé contre lui ne l’avait pas blessé mais avait anéanti ce qui lui restait de parole. La mère essaya en vain de le secouer.

« Dis-leur quelque chose, toi aussi ! Moi, je n’en ai plus la force. »

Le père demeura interdit, puis ses lèvres se crispèrent et un sourire stupide trembla sur son visage.

Iréna se releva. Elle savait pertinemment que de mauvais esprits s’agitaient en elle et autour d’elle. Il fallait qu’elle se dépêche d’agir, mais son corps était lourd, comme sur le point de s’effondrer.

« Je rentre chez moi. J’ai besoin d’appuyer ma tête quelque part. J’ai peur d’étouffer. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Appelez-moi s’il se passe quelque chose », dit-elle, ou eut-elle l’intention de dire.

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