La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 42 sur 65

Pages du PDF

La stupeur

Chapitre quarante-deux

 

Elle retourna à l’auberge à la tombée de la nuit et s’assit à la même place. Le maître des lieux avait disparu. La salle était pleine, mais pas bondée. Certains clients dînaient, tandis que d’autres avaient commencé à boire.

Iréna les contemplait comme s’ils n’étaient pas des paysans rentrés d’une journée de labeur, mais des créatures magiques qu’il fallait observer avec attention.

Une serveuse s’approcha d’elle :

« Je vous sers quoi ?

– Je mange de tout.

– Mais nous, nous avons un menu du soir, dit la serveuse d’un ton citadin.

– Moi, insista Iréna, aucun plat ne me dégoûte.

– Pourtant, chacun a ses goûts, n’est-ce pas ?

– Mais je dis, insista Iréna d’une voix raffermie, que l’homme ne vivra pas que de pain.

– D’accord, alors qu’est-ce que je vous sers ? demanda la serveuse, désireuse d’user d’un langage tout bonnement humain.

– Un plat familial tout simple. »

La serveuse ricana comme si Iréna était reprise de lubies et dit : « Alors du bortsch avec de la crème et des pommes de terre.

– Que Jean le Baptiste te bénisse depuis sa place au paradis. » À peine ces mots prononcés, Iréna sut qu’ils n’étaient pas les siens, ni ceux de sa mère, qui disait simplement : « Que Notre Seigneur te bénisse. »

Elle médita sur ces mots parvenus jusqu’à sa bouche. Plus elle y songeait, plus elle se disait qu’ils n’étaient pas les siens.

La serveuse revint, une soupière de bortsch dans les mains. Iréna lui dit :

« Les journées sont belles et claires, il y a du bon air. J’ai encore du mal à respirer, mais il y a tout de même un changement.

– Nous, on travaille comme des bonnes à tout faire du matin au soir, et tous les jours se ressemblent, dit la serveuse avec franchise.

– Dommage. Dommage que vous viviez avec ce sentiment si pénible. Moi, je ressens un grand soulagement, comme si je venais d’être baptisée par Jean le Baptiste.

– Pardonnez-moi, je ne suis pas allée à l’église quand j’étais petite. J’étais orpheline et personne ne m’a emmenée prier.

– Où avez-vous été tout ce temps ? demanda Iréna, intriguée.

– J’ai travaillé en ville. Les citadins ont cessé de fréquenter l’église.

– Dommage, répéta Iréna. Jean a ôté les mauvaises pensées aux gens, comme on enlève le plâtre d’une jambe cassée. Comme on le sait, c’est lui qui a annoncé la venue du Sauveur. Sans Jean, il aurait tardé. Dans notre église, il y a un tableau de lui au-dessus de l’autel. Si vous venez un jour chez nous, vos yeux en seront tout illuminés.

– Et que faites-vous ici ? s’enquit la serveuse d’une voix effrayamment terre à terre.

– Je vis dans ma foi.

– Où habitez-vous ?

– Autrefois j’habitais au village. J’avais une maison et un mari. Mon mari est mort, désormais, je suis délivrée de l’asservissement aux hommes », répondit Iréna en laissant échapper un sourire involontaire.

La serveuse la dévisagea longuement. Elle n’avait jamais entendu de tels mots.

« Autrefois je ressentais une grande oppression, mais maintenant, grâce à Dieu, c’est comme si Jean m’avait baptisée. Il a ôté de moi la souillure qui profanait mon corps. Sans son baptême, je n’aurais pas eu la grâce de voir la lumière du Sauveur. Il a déroulé devant moi le chemin de lumière. Je me sens bien mieux à présent.

– Grâce à Dieu, dit la serveuse en faisant mine de s’en aller.

– Encore un mot. Si vous allez dans mon village, précipitez-vous à l’église. La contemplation du tableau de Jean le Baptiste vous soulagera. L’eau purifie les humains, mais l’eau du tableau aussi.

– Et vous allez rester ici ? demanda curieusement la serveuse.

– Oui. Je ne vais pas bouger, répondit Iréna d’une voix franche et délivrée.

– Moi, dans ma jeunesse, je ne suis pas allée à l’église, répéta la serveuse, qui avait manifestement oublié qu’elle l’avait déjà dit.

– Ça ne change rien, poursuivit Iréna sur le même ton. Toutes les portes sont ouvertes devant vous. Si vous voulez être purifiée, il vous purifiera.

– Merci, dit la serveuse, très troublée.

– Ni merci ni bénédiction pour moi. Sans Jean le Baptiste, nous serions plongés dans les péchés jusqu’au cou, croyez-moi. »

OceanofPDF.com