La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 41 sur 65

Pages du PDF

La stupeur

Chapitre quarante et un

 

 

Iréna paya et sortit. De là où elle se trouvait, elle pouvait encore apercevoir les deux prostituées assises sur leur banc, riant aux éclats. Plus toutes jeunes, visage et cou ridés, mais débordantes de vitalité.

Elle redressa la tête, leur tourna le dos et lança :

« Vous le regretterez ! »

Et, comme dans les lointains jours d’enfance, elle ressentit la grande brûlure de l’humiliation. La justice tardait toujours.

« Vous le regretterez ! »

L’endroit ressemblait à l’entrée de son village : le même large chemin de terre bordé de maisons basses aux toits de chaume. Et sur un coteau, un bâtiment de deux étages en briques, entouré de marronniers : l’école.

« Tous les villages se ressemblent », dit-elle en se souvenant que c’était exactement ce que martelait son père.

Elle se dirigea vers le chemin en pente mais n’alla pas plus loin. Des roseaux poussant dans des marécages s’offraient à sa vue, comme dans le tableau oblong accroché au-dessus de l’autel à l’église.

Le curé tournait son visage vers lui en commentant : « De là, de ce grand fleuve, le Jourdain, est venue l’Annonce. De là, Jean le Baptiste est parti annoncer que le porteur de la Nouvelle ne tarderait plus. Nul ne le croyait. Les gens faisaient l’erreur de penser qu’il était lui-même le Messie, mais Jean le Baptiste ne leur dissimulait pas la vérité : il n’était là que pour les baptiser. À partir de là, l’Annonce allait fleurir et essaimer sur toute la terre. »

À l’époque, Iréna restait assise près de sa mère, tremblante. Les mots incompréhensibles du curé résonnaient comme des menaces. Elle rentrait de l’église, pliée en deux par des crampes d’estomac.

Si elle avait oublié ces dernières, elle se souvenait parfaitement du tableau oblong foisonnant de roseaux verts, et de Jean le Baptiste se tenant au bord des eaux bleues, demandant à la foule d’y entrer afin qu’il les baptise. Mais un seul homme dans la foule, le jeune Messie, s’agenouillait pour recevoir sa bénédiction. Les autres se tenaient plus loin, étonnés, comme pris dans une fascination dont ils ignoraient le sens.

« Jean le Baptiste est le premier, et il a les privilèges réservés aux premiers. Nul ne peut lui ôter cette grâce. Des choses grandes et puissantes se sont produites ensuite, mais il était le premier. » Iréna avait prononcé ces mots à voix haute, d’abord effrayée par elle-même, puis remplie de joie par ce qui était sorti de sa bouche.

Elle s’apprêtait à retourner à l’auberge, mais ses jambes se pétrifièrent. Les gens seraient dubitatifs si elle leur racontait ses visions, et ensuite ils se moqueraient d’elle. Elle avait peur, et la honte présente en elle depuis l’enfance entravait ses jambes. Elle s’assit près des grands roseaux, tremblante d’émotion, puis elle se laissa tomber sur le sol et s’endormit. Elle vit en rêve le Vieux, assis dans son fauteuil, les yeux vifs.

« Comment vas-tu, Iréna ? »

Il se souvenait de son prénom.

Bien, voulut-elle dire, mais elle s’en empêcha.

Les yeux du Vieux s’écarquillèrent, son regard enveloppa le visage d’Iréna.

« Mon mari Anton a été mêlé à une bagarre dans notre village, il a été blessé et il est mort. Je n’ai pas assisté à ses funérailles.

– Dieu ait son âme, murmura le Vieux.

– J’ai été plusieurs fois sur le point de lui demander pardon, poursuivit Iréna, mais je ne peux pas me forcer. Je ne sais pas parler à la légère.

– Que veux-tu faire ? chuchota le Vieux.

– Servir la sainteté », lui révéla-t-elle.

Le Vieux baissa les yeux et plongea dans le silence.

« Que Dieu t’accueille avec bonté », dit-il, et il plongea de nouveau dans le silence, qui dura longtemps cette fois. Iréna attendit en vain, puis sortit de la cabane.

« Que s’est-il passé ? Pourquoi il se tait ? » demanda-t-elle en tremblant de la tête aux pieds. Elle tremblait si fort qu’elle se réveilla.

Alors qu’elle s’éloignait, elle rencontra une paysanne qui rentrait des champs et qu’elle interpella.

« J’étais chez le Vieux. Pourquoi garde-t-il le silence ?

– Ça lui arrive souvent ces derniers temps.

– Il était éveillé. Je l’ai vu. Mais il n’a pas prononcé un mot.

– Il a du mal à parler, répondit la paysanne, comme quelqu’un qui le connaissait très bien depuis des années.

– La dernière fois, il m’a parlé, mais cette fois il a prononcé quelques mots et ce fut tout.

– De nombreuses personnes vont le voir de jour comme de nuit. Lui aussi a besoin d’un peu de repos.

– C’est vrai, dit Iréna, qui venait tout juste de le comprendre.

– Ne t’inquiète pas, ma fille. Il ne t’a pas oubliée. Toute personne qui a été chez lui est gravée dans sa mémoire, même s’il ne l’a pas vue depuis des années.

– Merci, petite mère.

– Pourquoi me remercier ? Je n’ai rien fait, dit la paysanne à voix basse.

– J’avais peur qu’il soit en colère après moi. J’ai eu l’impression qu’il ne voulait pas me parler.

– Le Vieux écoute chaque être humain, y compris ceux qui sont complètement dérangés, sans parler des bègues incapables de terminer une phrase.

– Je l’ignorais.

– Tu peux avoir l’esprit tranquille », dit la paysanne, hâtant le pas pour rentrer chez elle.

OceanofPDF.com