La stupeur
Chapitre trente-quatre
Le lendemain, le visage de tante Yanka était blanc et recueilli. Aucun son ne sortait de sa bouche. Iréna voulut s’approcher d’elle, mais elle était allongée, immobile et lointaine, comme fondue dans l’icône posée sur sa commode. C’était une icône simple, peinte sur une planche de bois fendue sur toute la longueur. Le doré s’était terni sur le visage de Jésus, mais son expression ne s’était pas éteinte.
Les traces au sol indiquaient que la tante avait beaucoup prié face à lui.
Iréna contempla de nouveau le visage de Yanka. Il lui semblait qu’elle lui disait : Chacun possède son chemin vers Dieu, tu es au commencement de la route qui te conduira à Lui.
Dehors tout était silencieux. Les rêves qui l’avaient torturée dans la nuit s’étaient évaporés. Elle sentit la menace qui avait Anton pour visage se détacher d’elle.
À midi, elle prépara une soupe de légumes. Une douce lumière pénétrait dans la maison. Yanka et elle restèrent assises en silence.
Iréna n’avait jamais su quel était le lien exact de Yanka avec sa famille. Sa mère, bien plus âgée qu’elle, l’aimait beaucoup et prononçait son prénom tendrement. Elle fut sur le point de demander : Comment sommes-nous parentes ? Mais elle comprit aussitôt que ce n’était pas le moment de poser cette question.
Durant la nuit, elle avait entendu des pas dans la cour. Persuadée que c’étaient ceux d’Anton, elle s’était recroquevillée dans son lit. Le chien, qui montait la garde, n’avait pas arrêté d’aboyer jusqu’aux premières lueurs du jour, où il s’était enfin endormi dans sa niche.
Iréna avait vu Anton dans son sommeil, déterminé à la tuer. Elle s’était souvenue des deux vieilles vaches étendues sans vie dans l’étable, l’une contre l’autre. Pendant des années elle les avait traites matin et soir, pendant des années elles avaient mis bas, et leur vie, à ces deux grandes créatures, s’était achevée brusquement, sans un gémissement de douleur. Elle les avait aimées. Elle avait tant de fois enlacé leur encolure pour les serrer contre elle, tandis qu’elles sortaient leur langue pour lui lécher les mains. Secrètement, elle s’était réjouie que ce fût le sommeil qui avait mis fin à leur jour, et non pas une hache. Anton les avait débitées en morceaux, qu’il avait enterrés dans une fosse profonde près de l’étable.
Elle avait vécu en leur compagnie pendant des années et les avait aimées avec une intensité sans cesse grandissante.
Quand Yanka et elle eurent fini de manger, Iréna se leva en disant : « Je vais m’en aller, ma tante.
– Où donc, ma chérie ?
– Chez le Vieux.
– C’est bien que tu ailles le voir. Il ne parle pas toujours, et n’est pas toujours prêt à discuter, mais son visage te dira quelque chose en relation avec ta vie.
« À la mort d’Hugo, j’ai erré dans les rues, perdue. Lors d’une nuit glaciale, j’étais persuadée que j’allais tomber sans pouvoir me relever et que les employés de la mairie préposés au nettoyage s’étonneraient brièvement au matin en me trouvant, avant de remettre mon corps au curé.
« J’ai rencontré une femme dans une taverne, qui m’a dit : “Va chez le Vieux, il pansera tes blessures.” J’appréhendais d’aller chez lui. J’ai tourné autour de sa maison pendant presque une semaine, passant la nuit sous les arbres. Jusqu’au jour où je suis entrée d’un bond dans sa cabane. »
La tante tendit à Iréna un sac en tissu contenant des fruits et des légumes, une miche de pain ainsi qu’un morceau de beurre, et lui dit : « Si c’est trop dur pour toi, reviens chez moi. »
La lumière matinale fit flotter dans les narines d’Iréna les longs jours d’été où elle séjournait chez sa tante, qui était alors gracile et vive. Elle travaillait du matin au soir, puis s’agenouillait devant l’icône pour prier. Iréna avait six ou sept sans, elle passait ses après-midi à la rivière d’où elle rentrait en fin de journée, les joues rouges et le corps repu d’eau fraîche. La tante la couvait d’un doux regard en demandant : « Comment c’était ? » Iréna baissait la tête pour répondre : « On est bien ici, ma tante. » Yanka lui servait des pommes de terre au four, du fromage et du lait caillé. Ces festins avaient un goût particulier, peut-être parce qu’ils étaient éclairés par la lumière du soir.
Sa tante s’adressait parfois à elle pour demander : « Pourquoi tu ne racontes rien ?
– Raconter quoi ? » répondait Iréna en rougissant.
Elles demeuraient près de la fenêtre, à contempler le crépuscule en silence. Iréna s’endormait souvent là, au bord de la vitre.
Elle sentit que tout ce qui avait été ne serait plus. Même Yanka, dont elle venait de se séparer, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Une angoisse comme celles qu’elle ressentait enfant enserra sa poitrine, et elle eut envie de pleurer.
« Tout passe et tout s’éloigne de moi », dit-elle, comme si ce fait la pénétrait seulement maintenant. Elle souffrait que sa bonne tante, la personne qui lui était si proche, la seule qui lui restait en ce monde, ait tant changé et qu’elle n’ait plus la force d’écouter les autres.
Projetant d’atteindre la rivière, elle se dirigea vers le nord.
Dans son enfance, ces lieux étaient ses cachettes, elle en rapportait des champignons, des myrtilles et des fraises des bois.
La tante demandait dans son langage si particulier : « D’où viennent tous ces trésors ?
– De la forêt, ma tante.
– Dieu te bénisse. »
Le soir, la tante lui servait en dessert une montagne de fraises des bois et de crème sur une assiette en porcelaine
Approchant de la rivière, elle eut envie de se déshabiller pour y plonger, mais à sa grande surprise ce n’était plus la même rivière, odorante et ombragée. Les arbres avaient été abattus. Une lassitude de fin d’été régnait sur l’eau et les champs alentour.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » dit-elle, perplexe face aux évolutions de sa vie, et elle s’assit.
C’était un autre Pruth, un Pruth sans oiseaux. Des herbes folles le bordaient sur tout son cours, et il était manifeste que les troupeaux ne venaient plus s’y abreuver, ni se reposer sur ses rives.
Lorsque la première scierie avait été bâtie, tous savaient que les belles forêts de la région seraient bientôt rasées. Les paysans ne les épargneraient pas. Ils les vendraient et seraient les propres témoins de l’abattage des arbres.
Ensuite, on accuserait les Juifs. On dirait que sans eux, sans tous leurs intermédiaires et négociants, il n’y aurait pas eu de destruction. Dieu ne pardonnerait pas aux Juifs d’avoir persuadé les paysans de vendre leurs terres à la scierie. Les plaintes ressassées qu’Iréna avait entendues depuis des années lui revenaient et l’effrayaient.
En son temps, une voisine imposante et taciturne, du nom de Sarina, lui avait dit les mots suivants : « Les Juifs nous ont fait beaucoup de mal. Ils nous ont détruits de l’intérieur. Le mal est invisible à l’œil nu, mais le coup est fatal. Ce n’est pas sans raison que Dieu les hait. » Ces mots avaient ébranlé Iréna par leur puissance.
Elle se remémora encore que, des années auparavant, monsieur Katz avait contracté le typhus. La maladie avait duré longtemps, il y avait eu des complications et il avait été hospitalisé plusieurs semaines en ville. À son retour, son regard était vide. Sa femme et ses filles avaient désespérément essayé de le faire parler. Il restait dans la cour, comme si toute volonté l’avait quitté.
« Papa », murmurait Adéla en s’asseyant à ses pieds. Occupée au magasin, la mère en sortait de temps à autre pour lui mettre une cuiller de soupe dans la bouche.
L’été venu, les filles lui avaient préparé un fauteuil bien rembourré et l’avaient installé dans la cour. Les paysans n’aimaient pas le voir ainsi et grognaient : « Arrêtez de le sortir. » La mère les suppliait : « Laissez-le être dehors. Laissez-le être au soleil. Il ne fait de mal à personne. » Ses suppliques n’étaient d’aucune aide. Alors le père retournait dans sa chambre sombre et se tenait assis près de la fenêtre, mais même cela déplaisait aux paysans.
Un dimanche, pendant que tout le monde se rendait à l’église, un garçon avait lancé une pierre vers la fenêtre. Il avait raté sa cible, mais le père ne s’était plus assis à cette place, dans la chambre obscure. Toutes les heures, les filles lui apportaient un thé qu’il buvait à petites gorgées silencieuses.
Les paysans avaient cessé de faire attention à lui, comme s’il n’existait plus.
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