La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 9 sur 65

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La stupeur

Chapitre neuf

 

Un épais silence recouvrait de nouveau la cour et la maison. Iréna se souvint de son cauchemar matinal, qui était la suite de son cauchemar nocturne : penchés sur un tonneau, le père et la mère puisaient des poissons en saumure. Iréna avait remarqué que les jambes de la petite Blanka étaient gonflées, comme celles de sa mère. Quelle injustice, s’était-elle dit, en comprenant aussitôt qu’il n’était pas question de justice.

La mère s’était tournée vers le père : « Et si tu rentrais le tonneau ? Les gens nous regardent comme si nous étions du bétail exposé à la foire. »

Le père avait redressé la tête, dévisagé sa femme d’un regard muet, saisi le tonneau qu’il avait essayé de bouger dans une impulsion, mais c’était manifestement au-dessus de ses forces. Pour couronner le tout, le tonneau s’était disloqué, laissant échapper les poissons encore vivants. Le père tentait désespérément de maintenir et de sceller les parois du tonneau. Les poissons sautillaient déjà sur la pente menant à la rivière.

« Qu’as-tu fait ? » s’était écriée la mère d’une voix de procureur.

Le père ne lui avait pas répondu, le regard fixé sur le fond du tonneau qui avait séché et ressemblait aux vieilleries entreposées dans la cour. La mère ne le lâchait pas, lançant d’une voix désagréable : « Je t’avais prévenu ! »

À présent, Iréna se souvenait du cauchemar de la nuit dans toutes ses nuances.

« Qu’est-ce qui se passe ? leur demanda-t-elle, comme si elle les voyait pour la première fois.

– On ne sait pas, on n’y comprend rien, lui répondit la mère d’un ton familier. On nous a tirés de nos lits à l’aube et nous sommes ici depuis.

– Sans raison ?

– Nous avons payé les impôts en temps et en heure. Les inspecteurs sont venus vérifier les registres. Que peut-on exiger de plus de nous ? Ils peuvent vérifier encore s’ils le souhaitent.

– Je ne comprends pas, dit Iréna.

– En quoi les filles seraient-elles responsables de quoi que ce soit ? En quoi auraient-elles fauté ? » demanda la mère en levant les bras.

Le service des impôts venait vérifier leurs registres chaque été. La mère était interrogée seule durant toute une journée. Les inspecteurs soutenaient que les gains et les dépenses n’étaient pas équilibrés, et la mère jurait ses grands dieux qu’ils ne dissimulaient rien.

Quand le grand-père était encore en vie, il s’enveloppait dans son châle pour prier dans la pièce mitoyenne, le temps que durait l’interrogatoire. La dernière année, il avait été pris d’un malaise, mais il avait refusé de bouger avant le départ des inspecteurs, et continué de prier. Pendant ce temps, Adéla servait les clients. Les éclats de voix résonnaient dans tout le village.

Un silence épais retombait à la fin d’une épuisante journée de questions. La mère payait le pot-de-vin exigé et réapparaissait, exsangue. Ses filles l’enlaçaient en lui proposant un verre d’eau et une cuiller de confiture.

« Il s’est passé la même chose l’an dernier, non ? demanda Iréna.

– Tu te trompes, lui répondit la mère, au bord des larmes. On ne nous a jamais fait sortir de chez nous ainsi pour nous aligner comme pour nous dresser. Nous sommes maltraités depuis ce matin, tels des hors-la-loi.

– Je vais leur apporter de l’eau, dit Iréna à Ilitch.

– Dépêche-toi. »

Et il alluma une cigarette.

Iréna apporta une carafe d’eau et servit quatre tasses. Un soulagement se peignit sur les visages des interpellés, comme si la garde à vue était levée.

« Ils ne sont pas coupables, lança Iréna à Ilitch.

– Ce n’est pas à moi d’en décider », répliqua-t-il sans ciller.

La façon dont le gendarme se désengageait de sa responsabilité modifia légèrement la perception d’Iréna. L’affaire lui semblait à présent provoquée par la mère, qui avait peut-être perfidement dupé les inspecteurs des impôts. Iréna ne lui avait jamais fait confiance. Elle agitait toujours les bras, comme pour dissimuler une fraude. Iréna se mit à soupçonner que l’agenouillement de tous à l’entrée du magasin avait été savamment fomenté par la mère.

« Pourquoi ne rentrent-ils pas chez eux ? demanda-t-elle de nouveau à Ilitch.

– Je l’ai déjà dit, répondit-il en se levant. C’est un ordre des Allemands. On ne transgresse pas un ordre donné par les Allemands, même contre une forte somme. Ils sont capables de vous tirer dessus sans hésitation.

– Mais si des paysans viennent acheter de la marchandise, qui la leur vendra ?

– Ils attendront. »

Ilitch ignora les agenouillés pour s’approcher d’Iréna et lui raconter qu’il avait envisagé de vendre le terrain à l’arrière de sa maison et qu’il y avait fort heureusement renoncé. Il était interdit de vendre un terrain reçu en héritage.

« Pourquoi ? s’étonna Iréna.

– Parce que sinon tes ancêtres te poursuivront toute ta vie.

– Je n’hésiterai pas à vendre le terrain derrière chez moi. Il est humide et maudit.

– Je me garderais de provoquer ainsi les morts.

– Je le vendrai un jour », dit Iréna, se réjouissant de prononcer des propos si fermes.

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