La stupeur
Chapitre vingt-deux
Le train arriva dans un rugissement. Quand Iréna était enfant, la famille empruntait le train de nuit aux wagons bondés, chargés de ballots et de caisses, pour aller au chef-lieu de Kimpolung.
Ils voyageaient de nuit car les billets étaient moins chers.
La mère s’asseyait sur une caisse et le père restait debout, discutant d’une voix forte avec les autres hommes. C’est ainsi qu’elle l’avait entendu pour la première fois parler de manière grossière, usant d’injures et qualifiant les vendeuses des grands magasins de « putes ».
Tout se déroulait dans un rougeoiement épais. Après un verre de trop, la mère se mettait à chanter. C’était alors une belle femme plantureuse, Iréna s’endormait facilement contre son sein.
Ces voyages lointains et flous revenaient à elle à présent, baignés d’un léger brouillard, mais non dénués de douceur. Quant à Czernowitz, tout y était prodigieux : les rues et les magasins, les jardins publics et les petites tavernes en sous-sol auxquelles on accédait par un escalier en bois.
Ces tavernes avaient de curieux noms : « Le Trou du rat », « La Queue de cheval » ou « La Jeune Fille sublime ».
La mère grondait le père quand il buvait trop et le traînait dehors.
Dans ces années-là, non seulement il autorisait sa femme à le gronder, mais il s’en vantait aussi : « Je permets à ma femme de me sermonner. Elle est mon guide en ce qui concerne les bonnes manières. »
Mais à un âge plus avancé, il le lui avait interdit : « On ne fait pas de remarques à un homme. » Un jour qu’elle lui en avait fait en présence des voisins, il avait bondi : « Boucle-la, femme ! » Et elle avait arrêté sur-le-champ.
Parfois elle disait : « Et si nous allions dans ce restaurant ? »
La réponse fusait :
« Tu ne vois pas que c’est un restaurant de Juifs ? »
Quand ils étaient à Czernowitz, ils résidaient non loin de la rue des Juifs, et le père s’en plaignait : « Partout il y a des Juifs. Dès que quelqu’un veut se reposer un peu, ils lui sautent dessus. »
Dans les rues adjacentes, les vitrines débordaient de jouets et de confiseries, comme si un magicien les avait fait surgir de sa boîte.
Plus tard, ils avaient cessé de voyager pour le plaisir et ne le faisaient plus que pour commercer. Le père disait : « De toute façon, qu’est-ce qu’il y a là-bas ? Des Juifs et encore des Juifs. » La mère ne le contredisait pas.
Après son mariage, Iréna avait été quelquefois à Czernowitz avec Anton. Ils descendaient au même hôtel miteux que celui où elle allait avec ses parents dans son enfance. La rue des Juifs bouillonnait d’une telle agitation qu’Anton sortait de ses gonds. Les Juifs se taisaient et décampaient dès qu’il se mettait à crier, ce qui faisait naître un large sourire sur son visage.
Les maux de tête avaient commencé à assaillir Iréna durant ces voyages. Anton avait eu un geste de déni désinvolte quand elle s’en était ouverte à lui. Elle avait remarqué pour la première fois combien il ressemblait à son père, y compris dans sa manière d’allumer une cigarette. Elle espérait secrètement qu’il changerait, mais cet espoir avait rapidement été déçu : il ressemblait bien à son père, jusque dans sa façon de dormir.
Éclairée par la pleine lumière de l’après-midi, Iréna devina que le train l’éloignait de sa vie et voulut s’en réjouir. Mais la peur chevillée en elle la pétrifiait.
Anton ne me pardonnera pas. Il ne sera pas en paix jusqu’à ce qu’il me retrouve et me punisse. Cette certitude lui coupa le souffle. Elle alla au buffet commander deux verres d’alcool qu’elle but aussitôt, ce qui eut pour effet de détendre les muscles de ses bras. Elle prit appui sur la fenêtre.
« Vous allez où comme ça ? lança le serveur.
– Chez ma tante.
– Et le mari ? Et les enfants ? demanda-t-il en la mettant en difficulté.
– Pas d’inquiétude, ils se débrouillent sans moi.
– Moi, je laisserais pas ma femme voyager comme ça.
– Pourquoi ?
– Une femme doit s’occuper de la maison.
– Elle n’a pas droit à des vacances ?
– Elles sont tout le temps en vacances. »
Il ressemblait physiquement à Anton, en un peu plus épais. Son visage exprimait la satisfaction d’un propriétaire dont les biens sont parfaitement à leur place : la femme à la maison, les enfants aux champs ou à l’atelier, et lorsqu’il rentre chez lui, sa femme se précipite pour lui servir la soupe avant qu’il n’élève la voix.
La pensée qu’à son retour Anton trouverait la maison vide, le four éteint, et crierait son prénom sans obtenir de réponse – cette pensée fut plus forte que la peur et la remplit d’une joie simple. Elle se tourna vers le serveur pour lui dire : « Tu n’as pas à t’inquiéter.
– Je ne m’inquiète pas, répondit-il avec une grossière assurance. Quand je rentrerai chez moi, je trouverai une soupe chaude et un bon rôti. Ma femme sait cuisiner. »
À ces mots, Iréna se mit à rire.
« Pourquoi tu ris ?
– Ça me rappelle quelque chose. »
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