La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 37 sur 65

Pages du PDF

La stupeur

Chapitre trente-sept

 

L’immersion l’avait apaisée. Elle rompit machinalement le pain et le tartina de beurre. C’était une miche paysanne à la croûte marron, pareille au pain que sa mère faisait chaque mardi.

Elle sentait seulement maintenant le relâchement de la tension, en éprouvant le droit de s’asseoir au bord du Pruth pour contempler la végétation. Elle n’était plus tenue de servir le repas à Anton dès son retour à la maison, ni de supporter les douleurs qu’il lui infligeait, ni de se saouler ensuite en avalant un nombre incalculable de verres de cognac.

Elle comprit aussi ce que lui avait dit le Vieux. Le sentiment de l’amour a été dévasté en toi, tu dois entreprendre de le restaurer.

On parlait souvent du Vieux au village. On racontait que ses yeux avaient un pouvoir guérisseur, que la pensée de celui qui se trouvait en sa présence devenait limpide, et ses propos, clairs.

Les curés le haïssaient et l’appelaient le Sorcier, le Voleur de raison, interdisant à quiconque de l’approcher. Les femmes du village étaient d’un autre avis. Elles se rendaient en pèlerinage chez lui chaque fois qu’elles se sentaient assiégées par les pressions extérieures. Les maris, pour leur part, étaient sceptiques et répandaient quantité de rumeurs sur son compte : c’était un homme à la pensée perverse, motivé par l’appât du gain.

Toujours absorbée dans ses pensées, Iréna perçut des pas qui approchaient. Terrifiée, les jambes paralysées, il lui fallut du temps pour tourner la tête. Un cheval venait dans sa direction. Il s’arrêta et la fixa.

Elle reprit la route. Le visage d’Adéla choisit ce moment pour ressurgir. Vers douze ans, toutes deux avaient beaucoup parlé de leurs règles et des douleurs qui les accompagnaient. Adéla lui avait dit alors qu’il y avait dans les règles une angoisse de mort qui disparaissait seulement lorsqu’elles prenaient fin et que l’on se lavait. Ces paroles avaient effrayé Iréna. Dans le village, il se disait que la mort demeurait chez les Juifs et ne les lâchait jamais.

Elle devina la présence proche d’une auberge, ce qui la réjouit. Elle ralentit le pas, scruta attentivement les alentours. Elle finit par pénétrer dans la taverne en claironnant : « Bonjour.

– Bonjour aux gens de bien, répondit l’aubergiste.

– Deux verres, s’il vous plaît.

– Prenez place, je vais vous servir. »

L’auberge était vide. Deux vieilles femmes déjà ivres discutaient joyeusement dans le fond de la salle.

« Et un sandwich au fromage, s’il vous plaît.

– Alors, elle vient d’où et elle va où comme ça ? demanda l’aubergiste.

– J’étais chez le Vieux.

– Il vous a dit de bonnes choses ?

– Oui », répondit Iréna en abrégeant autant que possible.

Le regard de l’aubergiste ne laissait planer aucun doute : il savait s’y prendre avec les femmes.

Iréna but un verre en attendant le sandwich. Il lui apparut soudain que madame Katz n’était pas une mauvaise femme. Bon nombre de paysans lui demandaient de l’aide. Elle accordait des prêts à court terme sans intérêts. Certains la remboursaient en temps et en heure en la remerciant, mais d’autres réclamaient sans cesse de reporter l’échéance, jusqu’au moment où ils lâchaient : « On n’a pas les moyens de rembourser la dette. »

Le père réagissait alors : « Je te l’avais bien dit. »

La mère avait fini par ne plus accorder de prêts. Se les voyant refuser, des paysans se plantaient au milieu du magasin en menaçant d’y mettre le feu. La mère se précipitait vers eux : « Je n’ai rien. Tu peux prendre un couteau et me saigner, je n’ai rien. »

Effrayée par ces altercations, Blanka se cachait sous une couverture.

OceanofPDF.com