La stupeur
Chapitre soixante-trois
La pluie tombait sans relâche, mais Iréna continuait à marcher. Lorsqu’on lui demandait où elle allait, elle répondait : « À Jérusalem », persuadée que les pieds du Messie avaient foulé les collines grises qu’elle arpentait, et que, en suivant ses traces, elle rencontrerait bientôt ceux qui l’avaient rejoint.
Elle pouvait demeurer des heures au milieu d’un champ, ivre de l’abondance qui la submergeait. Lorsque des femmes l’accompagnaient, elle leur parlait des cascades de lumière qui s’écoulaient d’en haut pour la purifier.
Tandis qu’elle avançait, un paysan ressemblant à Anton se posta ostensiblement devant l’entrée de sa chaumière. Il avait la même attitude cassante, le même regard froid et impitoyable, comme s’il rentrait tout juste du travail en demandant : « Où est la soupe ? Où est le rôti ? »
Un cri faillit déchirer la gorge d’Iréna : Tu existes encore ?
Le paysan ne la lâcha pas des yeux et elle ressentit longtemps les flèches qu’il avait plantées dans son corps.
Cette nuit-là, elle eut un sommeil agité. Elle vit en rêve ses parents et Anton, assis ensemble, comme une famille soudée. « Où étais-tu passée, Iréna ? » lui demanda sa mère d’un ton qui lui était familier, mélange de condescendance et de reproche.
Iréna souhaitait fournir une réponse longue et détaillée, mais tous les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Elle eut une sensation d’étouffement et se réveilla.
Elle restait désormais jusque tard dans la nuit dans des auberges de femmes, racontant sans relâche le périple de Jésus dans les montagnes de Samarie et de Judée, et parlant des nombreuses personnes qui l’avaient suivi et avaient connu le salut. Elle poursuivait en parlant de son courage et de son calvaire lors de sa crucifixion : « Mais Lui, malgré toutes ses souffrances, est revenu vers nous et vit parmi nous, grâce à Dieu, concluait-elle.
– Comment ça ? disaient les femmes.
– Chaque jour, Il revient parmi nous. Celui qui s’adonne à une juste contemplation sait qu’Il est présent en nous, chaque jour et à chaque heure. Si nous suivons son chemin, nous rejoindrons aussi le Père. »
Puis elle décidait de ne pas traîner et reprenait la route. Des nuages bas recouvraient les collines désolées. Une lumière bleue, transparente, telle une flamme fine et tranchante, scintillait à la cime nue des arbres.
En bas, le long du Pruth, des charrettes bondées d’hommes, de femmes et d’enfants fuyant l’épidémie de typhus se pressaient. Lorsqu’on demandait à ces gens où ils fuyaient, ils répondaient brièvement : « L’essentiel est de ne pas rester chez nous. »
Les églises déversaient des processions de fidèles portant oriflammes et icônes afin de faire pénitence. Les prières retentissaient partout, mais les mélodies murmurées avaient une puissance plus grande. Cachée entre les arbres, Iréna chuchotait : « C’est le début de la grande purification. »
Sans qu’elle s’en aperçoive, des mots prononcés dans les auberges lui revenaient. Maintenant qu’il n’y a plus de magasins juifs, le monde est vidé de contenu vrai. Les quelques Juifs qui vivaient parmi nous étaient le miroir dans lequel nous nous reflétions. Ils nous servaient sans relâche, faisaient venir jusqu’à nous et par tous les moyens des vivres, des tissus, des effluves de la grande ville. On les haïssait, on n’avait jamais pitié d’eux, on les a poussés au désespoir, et pour finir, on les a assassinés, pensa Iréna en résumant la situation pour elle-même.
On lui apprit que le typhus n’épargnait aucun endroit. Les auberges s’étaient vidées. Nulle âme qui vive sur les routes désertes.
Il arrivait qu’une femme surgisse et s’agenouille devant elle.
« Que dois-je faire ? Ma fille unique a été contaminée par cette maudite maladie.
– Donne-moi la maladie de ta fille.
– Comment pourrais-je ?
– Tends la main et dis : Voici la maladie de ma fille. Prends-la-moi. »
Quand la paysanne avait du mal à prononcer ces mots, Iréna lui venait en aide et se chargeait de la maladie de sa fille. Elle allait de maison en maison, partout les femmes l’accueillaient en s’agenouillant. Si un malade se trouvait dans la demeure, Iréna disait : « Donnez-moi ses douleurs, donnez-moi sa maladie. » Et si un mort gisait sur son lit, elle consolait les vivants : « Il est déjà au ciel, il est déjà près du Fils. »
La flamme puissante de son âme la menait de chaumière en chaumière. La distance entre celles-ci était grande, mais elle ignorait ses jambes douloureuses. Elle se rendait partout où se dressait une maison.
Cependant, même dans ces heures de foi vigoureuse, elle connaissait des chutes sévères. Il lui semblait qu’Adéla et Blanka ne la laisseraient jamais en paix, y compris si elle parvenait à fuir au sommet des montagnes. Elle suppliait : « Laissez-moi accomplir ma mission. » Elle s’adressait parfois à elles dans son langage le plus doux pour demander : « Où êtes-vous ? Pourquoi ne venez-vous pas à moi dans vos corps ? »
Un jour, elle ne put se retenir de lâcher : « Ce qui m’agaçait plus que tout, Adéla, c’était ta ténacité. Ta façon de rester une nuit entière sur un exercice de calcul comme si le monde en dépendait. Ta façon de t’asseoir sur les marches d’escalier en apprenant des poèmes par cœur et en disant : “Je ne vais pas au Pruth. C’est dangereux d’y nager.” Cette attitude me mettait en rage. Je ne te l’ai jamais dit, mais cette fois, j’ai décidé de ne plus me taire.
– Tu es encore préoccupée par ces broutilles ? s’étonna Adéla.
– J’ai décidé de ne rien te cacher.
– J’avais peur d’échouer. Sans le diplôme du baccalauréat, c’est impossible d’être admis dans un institut d’études supérieures.
– La plupart des gens vivent sans le baccalauréat, s’insurgea Iréna.
– Mes parents ont fondé beaucoup d’espoirs en moi. Ils ont investi toutes leurs économies pour moi. Je ne voulais pas les décevoir.
– Mais tu réussissais toujours dans les études de toute façon.
– Pas complètement. Je réussissais les examens, mais je n’ai jamais eu de très bonnes notes.
– J’étais persuadée que toutes tes notes étaient excellentes.
– Non, pas une seule.
– Pourtant tu as achevé tes études et eu ton baccalauréat.
– Oui, mais pas avec la mention d’excellence comme l’espéraient mes parents.
– Ce n’est pas bien de leur part de te faire porter un poids aussi lourd.
– C’est comme ça chez nous », répondit Adéla, comme si le monde continuait de tourner à son habitude.
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