La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 24 sur 65

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La stupeur

Chapitre vingt-quatre

 

 

Iréna descendit du train et resta sur le quai, saisie par la douceur du ciel clair de Kimpolung. Elle n’avait pas le souvenir des guichets, ni des nombreux tonneaux qui cernaient l’entrée des hangars. Une poignée de voyageurs, inconnus d’elle et absorbés dans leurs pensées, se dispersèrent.

Que fais-je ici ? se demanda-t-elle dans un vertige.

Elle s’installa sur un banc et ferma les yeux. Les visions ne tardèrent pas à se présenter.

Les Katz étaient assis au bord de la fosse après avoir œuvré de longues heures. Le sang avait séché sur le visage blessé du père qui contemplait le trou comme un homme ayant accompli sa tâche et attendant son dû. Ilitch éclaira la fosse avec une lampe de poche et décréta : « Vous avez bientôt fini. »

Iréna voulut les secouer :

« Il fait noir. Pourquoi vous ne vous sauvez pas ? Vous ne voyez donc pas ? Cette fosse n’est pas innocente. »

La mère la regarda comme pour dire : Je suis lourde. Je suis malade. Mon mari l’est tout autant. Nous avons du mal à bouger.

Les vêtements élimés d’Adéla lui conféraient une certaine similitude avec Blanka, accentuée sans doute par leurs jambes qui pendaient dans le vide. Elles ressemblaient à cet instant aux personnages du tableau accroché dans l’église qui embrassent le corps du Christ avant de le porter en terre. La stupeur s’affichait sur le visage du père. Il continuait de contempler la fosse, s’interrogeant sur la tâche qu’ils avaient accomplie ensemble.

« Sauvez-vous, les filles », chuchota la mère.

Blanka demeura bouche bée.

« Quoi ?

– Papa et moi resterons ici. Et vous, vous allez vous enfuir.

– Pourquoi ? s’étonna Blanka d’une voix aiguë et lasse.

– Pourquoi tu ne dis pas aux filles de se sauver ? » demanda la mère au père, qui redressa la tête, son visage mutique oscillant entre patience et indifférence.

Iréna savait qu’une part de sa propre vie était enfouie dans la chair de ces pauvres gens et que leur mort emporterait quelque chose de précieux pour elle aussi.

À dire vrai, elle ne les avait jamais aimés. Leur passivité la révoltait. Celui qui ne fuit pas une fosse qu’il a lui-même creusée est un être défaillant.

Elle faillit leur crier : « C’est interdit de mourir ainsi. C’est péché. » Mais Anton ouvrait déjà la porte de la maison et elle lui servit la soupe. Dès l’instant où elle tint l’assiette dans ses mains, la vision de la famille près de la fosse s’effaça et la peur qu’Anton lui inspirait imprégna tout son corps.

Elle se ressaisit pour demander :

« Comment s’est passée ta journée au travail ?

– Pourquoi tu poses cette question ?

– Je sais que tu travailles dur.

– Tu ne fais pas toujours attention à moi comme ça. »

Iréna lui servit successivement la soupe, le rôti, les pommes de terre et les légumes.

« C’est bon ? s’enquit-elle.

– Ça peut aller. »

Elle voulut poser d’autres questions mais les mots demeuraient bloqués dans sa bouche.

Elle parvint à l’ouvrir pour dire : « Ils ont tué nos voisins. »

Anton leva la tête de son assiette :

« Quoi ?

– Ils ont tué nos Juifs. »

La réponse fusa :

« Je ne les supportais pas. »

La nuit tombée, il la prit avec dureté. Elle trembla de douleur jusqu’à ce que ses membres soient paralysés, comme si on l’avait étouffée. Elle se retint de crier quand il la prit de nouveau, à minuit passé. Puis il lui tourna le dos et ses ronflements lui vrillèrent les tempes. N’en pouvant plus, elle quitta le lit pour aller dans la cuisine.

C’était son antre depuis le mariage. Elle s’y réfugiait la nuit, enlaçant le four encore chaud pour pleurer.

Anton ne remarqua pas son absence, enfoncé dans son sommeil repu.

Elle pensa : Demain matin je ficherai le camp.

Elle s’était souvent répété cette phrase lapidaire, mais chaque fois qu’elle franchissait le seuil de la maison, le corps prêt pour une longue marche, ses jambes n’en avaient pas le courage. La peur d’Anton la dominait, y compris lorsqu’elle était loin de lui.

Mais cette fois ça avait été différent. La mort de ses voisins juifs l’avait remplie de courage, et ses jambes l’avaient portée.

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