La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 65 sur 65

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La stupeur

Chapitre soixante-cinq

 

L’automne était à son apogée, et Iréna progressait vers les régions montagneuses et inhabitées du Nord. Ici un village, là une pauvre ferme, et soudain, une cabane isolée suspendue au-dessus d’un gouffre.

De là, elle voyait ses parents à une autre distance. Lorsqu’ils étaient jeunes, ils avaient travaillé ensemble aux champs et dans la futaie. Ils débordaient de santé et le soir, à leur retour, leurs longs vêtements étaient imprégnés de sueur. Ils avaient vieilli brutalement et leur vie s’était désagrégée. Ils ne mangeaient plus dans la même assiette. Chacun prenait son repas quand cela lui chantait. La mère allait à l’église en urgence, comme si elle se précipitait chez un secouriste. Leurs dernières années avaient été pénibles : une suite continue de malentendus et de fâcheries. Ils piétinaient dans un délire gluant.

Durant ces années-là, Anton avait été plus proche d’eux que d’Iréna. Il comprenait mieux leur état confus. Ils l’amusaient.

Le seul être avec qui elle avait eu un lien était Adéla, mais elle en était toujours jalouse. À présent, elle l’enviait plus encore, car elle était en paix et était morte en même temps que ses parents.

C’était un vieux compte qui n’était pas réglé depuis l’enfance.

Elle s’échappait de ses pensées en allant voir les femmes. Leur présence adoucissait ses blessures, mais comme les auberges s’étaient vidées de leurs clientes, elle se rendait de maison en maison, au cimetière, partout où les êtres souffraient.

« Tous les obstacles ont été levés. La route vers Jérusalem est libre. »

Quand une femme lui disait que Jérusalem était loin, sur un autre continent, elle la rabrouait : « Jérusalem est le Saint des Saints, chaque être peut y accéder avec un effort.

– Pourquoi maintenant ?

– Parce que auparavant la vue était brouillée, les routes barrées, mais maintenant, les forces de lumière ont pris le dessus sur l’obscurité, et la route pour Jérusalem est libre.

– Que prendre pour le voyage ?

– Toi-même. »

Le Nord approchait, gris et sévère. Des traînées de brouillard flottaient sur les collines, bouchant l’horizon. Des pluies violentes immobilisèrent Iréna dans un hameau, sans église ni auberge. Les gens se saoulaient chez eux et ouvraient leurs fenêtres, le soir, en criant et s’insultant. Les voix lui rappelaient le petit tableau de l’enfer accroché au fond de l’église de son village. On y voyait aussi apparaître des visages blessés au milieu de la pourriture.

Le sentiment qu’on l’entravait, alors qu’elle approchait du but, la fit trembler. Elle rongea son frein pendant plusieurs jours, mais comme la pluie ne cessait pas, elle se remit vivement en route.

« Mieux vaut l’enfer qu’un village sans église ni auberge », dit-elle en décampant tant qu’elle en avait la détermination.

Elle arriva au village suivant, trempée et à bout de forces. Une femme la prit en pitié et la fit aussitôt entrer chez elle, où elle lui tendit des vêtements secs.

« Je m’appelle Iréna. Je vais à Jérusalem.

– C’est donc toi, Iréna, dont toutes les femmes chantent les louanges ? demanda la femme, stupéfaite.

– Nous sommes toutes les filles du Fils. Et le Fils ne distingue pas entre un homme et une femme. Il les aime tout autant.

– Ça fait longtemps que je n’ai pas entendu de tels mots sortir de la bouche d’un être de chair et de sang. »

Et la femme baissa la tête.

Iréna lui parla du hameau sans église ni auberge. Les hommes y battaient leur femme, dont les cris déchirants montaient jusqu’au ciel.

« Où se trouve ce village terrible ? s’alarma la femme.

– Parmi nous. Non loin d’ici. »

La paysanne lui servit une soupe chaude en lui racontant qu’un déluge s’était abattu sur la région. Les routes étaient inondées, les maladies pullulaient, et nul ne venait à leur secours.

Le soir, une foule de femmes se pressa dans la maison. Ici aussi, le typhus avait planté ses sabots. De nombreux bébés avaient été emportés par les anges du malheur. Iréna s’agenouilla près des femmes et pria avec elles en disant : « Les péchés sont innombrables, la souillure est grande, mais celui qui s’accroche au corps du Messie et souffre avec Lui sera purifié et sauvé. »

Elle s’approcha d’une femme qui avait éclaté en sanglots : « Pourquoi pleures-tu, ma fille ? Ton fils est maintenant à la droite du Fils. Il a déjà été secouru dans ses souffrances. »

Le lendemain, elle alla de maison en maison prier avec les malades et bénir les gens en bonne santé. Les bébés agonisant dans leur berceau lui insufflèrent le Verbe et elle parla de la foi, de la ferveur et de Jérusalem, qu’elle décrivit comme un long temple constitué de petits temples, où chacun pouvait se rendre pour se purifier, car chacun a ses propres fautes et il est bon pour chacun de quitter sa maison de son vivant et d’aller à Jérusalem. Celui qui craignait de quitter sa demeure devait penser à son temple qui se trouvait à Jérusalem.

Le soir, elle retourna chez la paysanne, épuisée, ses membres gagnés par la maladie. Les jambes lourdes et gonflées, elle vomit sans fin.

« J’ai échoué. Je voulais conduire tout le monde à Jérusalem.

– Tu en es tout près, dit la paysanne, comme si elle s’était immiscée dans son hallucination.

– Ils m’ont retardée.

– Qui ?

– Les hommes grossiers.

– Tu es plus forte qu’eux.

– Et pourtant, ils ont réussi à me rendre folle.

– Autrefois vivaient ici deux familles juives. On les a assassinées et elles se sont transformées en fantômes. Pourquoi m’effraient-elles ? demanda la femme.

– Parce qu’on les a assassinées, répondit Iréna d’un ton pragmatique, en ajoutant aussitôt : Dis dans tes prières : Protège tes descendants et ramène-les près de Toi. Ne les laisse pas errer dans des champs trempés et dans leurs maisons pillées. Ne les abandonne pas.

– J’ai peur de dire cela. »

La femme tremblait.

« N’aie pas peur. C’est une bonne action que de le dire, et grâce à cette vérité, le Sauveur te sauvera. »

Puis Iréna plongea dans ses hallucinations. Elle mentionna plusieurs noms et parla abondamment d’Adéla en la mettant en garde : si elle faisait trop d’efforts pour lire la nuit, elle ferait du mal à ses yeux. Il était manifeste que le lien avec Adéla était douloureux, mais fort.

À minuit, la paysanne sortit annoncer aux femmes amassées devant la maison qu’Iréna était au plus mal. Contaminée par le typhus, elle convulsait et proférait des paroles incompréhensibles.

Les femmes tombèrent à genoux en entendant la sinistre nouvelle et éclatèrent en sanglots. L’espace d’un instant, il fut manifeste que le monde était rempli de fautes et de méchanceté, rempli de maladies et de souffrances, et d’une grande obscurité. Celle qui s’était chargée de ses maux était elle aussi inguérissable et n’avait plus le pouvoir d’apporter le salut.

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