La stupeur
Chapitre vingt
Dehors, elle sut qu’un assassinat avait eu lieu dans la nuit, mais elle n’osait pas se le représenter. Elle s’attendait curieusement à ce que la fosse s’ouvre. Le père et la mère en sortiraient en tête, suivis d’Adéla et Blanka. Toute l’histoire lui semblait un mirage destiné à l’effrayer.
Levant les yeux, elle vit Olga, sa voisine.
« Comment vas-tu, Olga ? Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vue, lui dit-elle avec une vieille intonation paysanne.
– Je me porte bien, grâce à Dieu.
– Tu n’as pas vu nos voisins ? »
Les mots s’étaient échappés de sa bouche.
« Tu ne sais donc pas ?
– Quoi ?
– Je ne dirai rien, affirma Olga dans un mouvement de recul.
– Pourquoi ?
– J’ai peur.
– Mais je dois en avoir le cœur net. Tu ne peux pas me le cacher, osa Iréna.
– Pose la question à Yavdoukha, mais pas à moi. »
Le cri d’une fillette déchira les airs. « Il faut que j’aille voir ma fille, elle ne se sent pas bien », dit Olga en s’éloignant à petits pas, comme si elle battait prudemment en retraite.
Iréna demeura figée dans la lumière éclatante du matin. On pouvait entendre le frémissement des épis de maïs s’élever de l’autre côté du chemin de terre. Des paysans bêchaient, le brouhaha des enfants montait de la rivière.
L’été, dans son apogée. La saison préférée d’Iréna. À vrai dire, la seule saison qu’elle aimait. Le printemps dans la région était capricieux.
Il devenait clair pour elle que les meilleurs moments de sa vie se résumaient à une poignée de jours d’été passés avec Adéla dans la cour, à creuser des tunnels et des canaux, en mangeant du pain et des radis. Elles jouaient ainsi jusqu’à la tombée de la nuit.
À l’époque déjà, Iréna avait la certitude qu’Adéla ne vivrait pas longtemps. Ses jambes étaient aussi fines que des allumettes, et la peau de ses mains transparente.
Une fois, elle lui avait demandé : « Pourquoi ne mets-tu pas de gants ? Si tu t’écorches, tout ton sang coulera. » Adéla avait ri : « On ne porte pas de gants en été ! » Bien entendu, elle n’avait pas saisi ce qui s’agitait dans le cœur d’Iréna.
À la fin de l’école communale, Iréna était allée travailler avec ses parents dans les champs et le soir, en rentrant, elle apercevait Adéla qui faisait ses devoirs à la lumière de la lampe à pétrole. Son visage émacié était effrayant : elle avait la peau sur les os.
Elles se voyaient encore le dimanche mais ne jouaient plus. Le visage d’Adéla avait pris la même teinte pâle que les murs de la maison. Dans la cour, elle fermait les yeux, éblouie par la lumière.
« Tu vas étudier tout le temps ? s’était enquise Iréna.
– Apparemment. »
Iréna se sentait mal à l’aise en sa compagnie et avait été soulagée lorsque Adéla était partie étudier en ville. Quand elle revenait pour les vacances, sa maigreur était encore plus flagrante. Son visage allongé faisait ressortir la peau tendue sur ses pommettes.
Un jour, Iréna avait entendu sa mère dire, non sans méchanceté : « Les Juifs, soit ils sont gros comme des tonneaux, soit maigres comme des brindilles. Ils ne savent pas être mesurés. »
Iréna avait compris cette distinction et s’en était étrangement attristée.
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