La stupeur
Chapitre soixante
Plus tard, une femme s’approcha d’elle et lui dit : « Je m’appelle Mila, je suis veuve, mon mari est mort il y a plusieurs années et mes enfants se sont dispersés en ville. Depuis que les Juifs ont été assassinés, les nuits sont devenues des cauchemars. En vérité, je les haïssais, mais je ne souhaitais pas leur mort. À présent, il me semble que les fantômes réclament la mienne.
« Autrefois, ma maison était pleine, aujourd’hui elle est vide. Il n’y a plus que les murs et moi. La nuit, les fantômes se tiennent à la fenêtre, ils ressemblent aux Juifs que j’ai connus, mais ils sont plus transparents. On dit qu’ils propagent le typhus. Dans les villages d’à côté, la maladie a déjà surgi et tué quelques bébés et quelques vieillards.
« Iréna, sauve-moi de ces fantômes. Ils ne me pardonnent pas de les avoir haïs. »
Iréna l’écouta puis l’embrassa en disant : « Donne-moi ta peur.
– Comment ferais-je cela ? s’effraya la paysanne.
– Donne-moi ta main et dis : Je te transmets ma peur. À partir de maintenant, ta peur devient mienne. »
La paysanne s’agenouilla. Iréna posa sa main sur sa tête.
« Désormais, tu es reliée à Jésus. Prie-le. »
La pluie se mit à tomber. Iréna se dirigea vers l’auberge de femmes la plus proche. Les femmes se réjouirent de la reconnaître.
Iréna comprit que ce n’était pas un temps pour parler et se mit à chanter dès le premier verre : « Rendez grâce à Dieu car Il est bon, car sa grâce dure à jamais. »
Elle apprit que le typhus se manifestait de toutes parts. Les prêtres ne chômaient pas, mais n’avaient pas le pouvoir d’arrêter l’épidémie. Les gens cherchaient à fuir leur maison avant de rentrer le soir, défaits.
Une plainte s’éleva du plus profond d’Iréna.
« Dieu tout-puissant, dis-moi ce que je dois dire aux gens. »
Puis on but beaucoup, on se tut longtemps, on pleura. Iréna allait d’une femme à l’autre en réclamant : « Donne-moi ta peur. » Si la demande restait sans réponse, elle serrait la femme dans ses bras en lui intimant : « Dis aux fantômes : Jésus était juif. Ses parents et ses ancêtres étaient juifs. À présent, Il est le défenseur des Juifs assassinés. Il va faire ce que nous n’avons pas fait. Nous sommes demeurés à l’écart sans réagir lorsqu’on les a assassinés. À présent, Jésus les défend. »
Une femme ne put se retenir de demander :
« Jésus aime les Juifs ?
– Jésus aime autant les Juifs que les non-Juifs.
– Il les a toujours aimés ? Pourquoi le curé ne nous l’a pas dit à l’église ? »
Puis la femme ôta un pendentif de son cou.
« Nous avons volé ce pendentif à nos voisins juifs. C’est de l’or pur.
– Ne m’oblige pas à recevoir ce bijou, dit Iréna.
– À qui le donnerai-je ? Qui est digne de le recevoir ? » se désola la femme en éclatant en sanglots.
Face à sa détresse, Iréna la rassura : « Je vais l’accepter de tes mains, mais ce ne sera pas pour en tirer plaisir ni pour me l’approprier. Je demanderai au ciel ce que je dois en faire. »
Une autre femme s’approcha d’Iréna.
« J’ai reçu cette montre des mains d’une Juive que j’ai cachée dans ma cave pendant quelques jours. Quand les perquisitions se sont intensifiées, je lui ai dit de partir. Il était minuit passé, j’étais persuadée que personne ne la verrait quitter ma maison. Je me trompais. Un paysan qui avait traîné à la taverne et rentrait chez lui l’a aperçue, lui a couru après, l’a attrapée et livrée aux gendarmes. Depuis, je la vois chaque nuit, qui me supplie : “Ne me dénonce pas.” Et je ne cesse de lui répondre : “Si on te trouve chez moi, on m’emprisonnera aussi et mon châtiment sera pareil au tien.” À présent, le cercle des fantômes se resserre autour de moi. Je n’ai pas eu l’audace ni la force de mourir avec elle. Que faire ?
– Dis : Jésus était juif. Nous avons nié qu’il était juif pendant toutes ces années. Maintenant, il est permis de prier et de proclamer : Ce ne sont pas les Juifs qui ont assassiné Jésus.
– J’ai pensé m’enfuir avec ma sœur et me joindre à ceux qui s’éloignent de l’épidémie, mais j’hésite. Qui s’occupera des vaches, des moutons et des chèvres ?
– Tu en as discuté avec ta sœur ? demanda Iréna.
– Non. Elle est très malade, elle ne prononce plus un mot.
– Reste à la maison et soigne-la, dit Iréna d’une voix claire.
– Le typhus, c’est une maladie des hommes, ou des bêtes aussi ?
– Pour autant que je sache, seulement des hommes.
– Prends cette montre, j’ai peur de la garder.
– À une condition : prie Jésus et implore-Le de protéger le peu de descendants qu’il a encore en ce monde.
– Ça servira à quelque chose ?
– Je n’en ai aucun doute. »
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