La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 26 sur 65

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La stupeur

Chapitre vingt-six

 

 

Iréna grimpait la côte, hantée par le visage de Blanka.

Durant les années où elle avait travaillé chez les Katz, Blanka s’occupait de ranger la marchandise dans le cellier. Elle en remontait, le visage contrarié et le regard opaque. La mère ne discutait jamais avec elle. Les autres non plus ne lui parlaient pas.

Elle s’était renfermée au fil du temps. Son existence semblait rétrécie le jour, et plus encore la nuit. Elle se pelotonnait dans son lit après les longues heures de travail et s’endormait.

Iréna se secoua. Pourquoi je pense à elle ? Il ne faut pas. Et elle accéléra le pas.

C’était le chemin de terre dont elle se souvenait, assombri par de grands arbres. À l’époque, sa mère gravissait la pente d’un pas rapide et décidé pour ne pas rater le train du retour.

« Pourquoi es-tu pressée ? lui demandait la tante.

– J’ai une maison, un mari. Qui s’occupera d’eux ? » répondait la mère, si essoufflée qu’elle en avalait les mots.

Puis, lorsque la mère lui demandait comment se passait la vie dans les montagnes, Yanka répondait : « Tout va bien. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. »

Yanka avait vieilli. Son fin visage s’était ratatiné.

« Iréna, c’est toi ? »

Elle ne s’attendait manifestement plus à ce que quiconque lui rende visite. À présent qu’Iréna était là, elle ne montrait pas sa joie.

Stupéfaite par cet accueil, Iréna demeura bouche bée. Elle aurait voulu dire : Je suis simplement venue te voir, je vais bientôt repartir, au lieu de quoi elle lâcha de manière laconique : « Je n’en pouvais plus.

– Assieds-toi, ma fille », dit la tante, et la fine brume qui couvrait ses orbites se dissipa. Ses yeux s’ouvrirent légèrement.

Iréna lui confia aussitôt que ces derniers mois elle avait eu des maux de tête violents, de nombreux vertiges et des crampes d’estomac.

« Et qu’as-tu fait, ma fille ? lui demanda Yanka comme une mère.

– Qu’est-ce que je pouvais y changer, ma tante ? dit Iréna, invoquant sa vie saccagée.

– Je vais te préparer quelque chose à boire. Il me reste du lait dans le garde-manger et du pain que j’ai fait hier. La route jusqu’ici a été fatigante ?

– Non. Je me suis souvenue des voyages avec maman pour venir te voir, et des merveilleux étés que je passais chez toi. »

Un sourire gagna le visage de la tante : « J’étais jeune à l’époque et en pleine possession de mes moyens. »

Iréna voulut rétorquer : Et maintenant, tu n’es plus en forme, mais elle comprit que ce n’étaient pas les mots qui convenaient.

« Assieds-toi et détends-toi », dit la tante.

L’invitation à se détendre était si douce. Tout était à la même place dans les deux petites chambres : les icônes, les fleurs séchées et la douce lumière de fin d’après-midi. Les années avaient ôté leur vernis aux objets. Ils apparaissaient comme nus dans la lumière.

« Je t’ai oubliée, ma tante, Dieu ne me le pardonnera pas. J’ai été préoccupée toutes ces années par mes maudites douleurs.

– Je n’en ai pas souffert, ma chérie. Ma vie s’est déroulée tranquillement.

– Nous ne nous préoccupons que de nous et de nos maux. Nous ne savons pas aimer. Dieu ne nous le pardonnera pas.

– Dieu pardonne toujours.

– Mais pas à ceux qui devaient venir en aide et qui ne l’ont pas fait. »

La tante eut un petit sourire, comme si elle se disait la même chose parfois.

« J’ai peur, ne put lui cacher Iréna.

– La peur est un fantasme vain », dit la tante.

Cette phrase, qui résonnait comme lue dans un livre ancien, fit surgir dans le cœur d’Iréna les jours froids d’automne, les arbres hauts, nus et gris, qui se découpaient au-dessus des prés vides sans porter d’ombre. « Comment va ton mari ? demanda Yanka d’un ton prudent.

– Il ne veut pas croire que j’ai de violents maux de tête. Il dit que je pense trop à moi. Il ne me croit pas, tout simplement.

– Mais les enfants sont gentils avec toi, n’est-ce pas ?

– Je n’ai pas d’enfants, ma tante, et je n’en aurai pas. Dieu a scellé mon ventre. »

Comprenant qu’elle avait effleuré une blessure cachée, la tante fit une petite grimace. Elle chercha un mot de réconfort et finit par dire : « Il y a des lueurs guérisseuses dans le ciel, elles t’éclaireront.

– Les enfants ne sont pas toujours une bénédiction, ma tante.

– C’est ce que disent les êtres humains.

– Ma vie ces dernières années a été dure. Anton n’a pas laissé mon corps tranquille, de jour comme de nuit. Rien n’allait comme il faut. J’étais pieds et poings liés. »

La tante dévia le cours de la conversation :

« Qu’est-il arrivé à nos Juifs ?

– Ah, il vaut mieux ne pas en parler. Je ne veux même pas dire un mot à ce sujet. »

La tante écarquilla les yeux et son sourire s’adoucit encore : « On y réfléchira ensemble le moment venu. »

Iréna eut soudain la certitude que l’étudiant juif inconnu n’avait pas abandonné Yanka, mais s’était simplement éclipsé de ce monde avant l’heure. Yanka conservait son souvenir avec une pudeur absolue. Happée par ce secret, Iréna en oublia un instant ses douleurs.

La tante émergea de sa rêverie, comprenant qu’Iréna était venue se réfugier chez elle pour lui dire quelque chose.

« Et le village ?

– Les choses suivent leur cours. Le blé a bien poussé et le maïs nous a étonnés par sa hauteur. »

De manière surprenante, une vieille prosodie paysanne lui était revenue. Mais Iréna comprit aussitôt que ces phrases étaient futiles. Elle le regretta, voulut se corriger, n’osa pas.

Après un silence, Iréna retrouva sa voix de petite fille pour dire : « J’ai faim, ma tante. » Ce à quoi la tante répondit, les yeux fermés : « Il y a des pommes de terre rôties dans le four et un broc de lait caillé dans le garde-manger. Ça va te rassasier. »

Iréna comprit que la tante était totalement dans son monde. Chaque geste et chaque parole extérieurs à elle-même la désarçonnaient.

Elle se dirigea vers le four et se servit deux pommes de terre rôties. Elle trouva le broc de lait caillé dans le garde-manger. Une assiette et une cuiller en bois étaient posées sur la grande table, et cette image fit surgir les jours clairs d’été, les mains petites et frêles de sa tante cueillant des champignons avec elle sous les pins.

« Ceux-là sont vénéneux, il ne faut pas les cueillir », disait-elle parfois.

Elles rentraient à la tombée de la nuit, leurs sacs à dos remplis des fruits de la terre : champignons, myrtilles et fraises des bois. À la maison, Yanka faisait le tri pour entreposer chaque fruit dans un panier particulier. Puis elles dînaient de pommes de terre et de salade.

La nuit, Yanka s’agenouillait devant l’icône et se plongeait dans une prière recueillie. Il semblait alors à Iréna que la silhouette de l’étudiant sortait de l’icône pour se rapprocher d’elle.

Une lumière blanche d’été scintillait à présent sur les objets immobiles. L’espace ressemblait à une chapelle rarement fréquentée.

Iréna regretta d’avoir envahi un territoire qui n’était pas le sien. Yanka s’est préparée toute sa vie à vivre dans cette quiétude, et voilà que je suis venue la déranger. Il est interdit de regarder un être qui se relie à ses morts. Cela lui appartient. Il faut que j’aille vers le nord, vers les lacs. Là-bas, la population est rare, on s’y fond facilement.

Ainsi s’écoulaient les pensées dans son esprit.

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