La stupeur
Chapitre seize
Le gendarme en chef arriva soudain et se mit à battre le père, qui ne protesta pas et ne tenta même pas d’esquiver la matraque qui s’abattait sur sa tête et ses épaules.
Blanka s’emmitoufla dans la couverture et se mit à gémir, tel un animal blessé.
« Où est l’argent ? demanda le gendarme d’une voix de gendarme.
– Nous n’en avons pas, répondit le père. Vous pouvez chercher, vous verrez bien que nous n’en avons pas. »
Tandis que le gendarme continuait de le battre, la mère se redressa et ôta son alliance en disant : « C’est tout ce que j’ai. C’est tout ce qui nous reste.
– Il vous reste donc quelque chose », grogna le gendarme.
Le père fixa la mère d’un regard réprobateur, comme si elle n’avait pas réussi à surmonter l’épreuve.
Bravant les menaces du gendarme en chef, Adéla s’approcha de son père pour bander sa tête avec une serviette.
« On ne doit pas frapper les êtres humains ainsi, murmura-t-elle, manifestement débarrassée de toute peur.
– Qu’est-ce que je pouvais faire de plus que donner mon alliance ? » se justifia la mère.
Le visage tuméfié du père exprimait la fierté d’avoir encaissé les coups sans un cri. Il espérait l’admiration de sa femme, mais elle était occupée à justifier son acte : « Si je ne la lui avais pas donnée, il nous aurait tous battus. » Et elle essaya de réconforter Blanka qui continuait de gémir.
Le gendarme en chef fit ses prétendues vérifications, puis retourna au poste de gendarmerie. Ilitch resta dans les fourrés. Un silence immobile s’étendit, comme après un grand pillage.
Genou à terre, deux paysans continuaient de creuser le sol de l’arrière-cour avec une obstination de taureau. La rumeur d’une caisse d’or enfouie là s’était répandue dans le village. Ils avaient été nombreux à creuser, la veille. Seuls les deux paysans robustes s’acharnaient encore.
Une femme qui passait par là leur cria :
« Vous avez trouvé quelque chose ?
– Pas encore. En général, ils les enfouissent très profondément dans la terre, répondit un paysan d’un ton docte.
– D’où tiens-tu cela ?
– C’est comme ça qu’ils ont l’habitude de faire. Il y a des années, mon oncle a découvert dans une de leurs cours une caisse en métal de cinquante centimètres de long, pleine d’or et de bijoux. Il a vécu là-dessus pendant des années, il a même laissé une petite fortune à ses enfants.
– Tous les Juifs ne sont pas riches.
– Tu te trompes.
– Ils n’ont pas tous une fortune dissimulée dans la terre.
– La plupart. C’est une tradition, chez eux. »
La femme cessa de poser des questions, et les paysans continuèrent de creuser consciencieusement. Le soleil était au zénith, les enfants se baignaient dans la rivière.
Iréna revit subitement son enfance passée avec Adéla et Blanka qui était attardée et passait la majeure partie de la journée dans la cour de la maison. Quand les enfants lui jetaient des pierres en rentrant de l’école, elle courait se réfugier dans le magasin, poursuivie par les projectiles tout du long. Il fallait que la mère sorte et menace les enfants pour qu’ils la laissent enfin tranquille.
Iréna pensait alors que chaque famille juive avait une fille trop vite montée en graine et un peu étrange. Quelque chose ne tournait vraiment pas rond chez eux. Leurs enfants ne se baignaient pas dans la rivière, ils n’avaient pas de chiens dans leur cour et ils n’allaient pas boire des bières à la taverne le dimanche.
En grandissant, elle avait pris l’habitude de s’asseoir pour discuter un moment avec Blanka, dont la voix était désagréable à l’oreille, et qui bavait parfois. Pourtant, il lui arrivait d’émettre une remarque qui prouvait qu’elle n’avait pas l’esprit si limité.
À seize ans, elle avait déjà la poitrine d’une nourrice. Elle travaillait presque toute la journée dans le cellier et en remontait, les vêtements imprégnés d’effluves de moisi.
Un jour, un ivrogne s’était jeté sur elle et l’avait rouée de coups. Le père et la mère s’étaient précipités pour la secourir mais l’homme ne l’avait pas lâchée : « Je vais tuer ce monstre ! » hurlait-il en la frappant. Les parents avaient pris soin de ne plus la laisser seule. Au magasin, elle se tenait la plupart du temps près du sac de sucre et remplissait de petits paquets qu’elle tendait à sa mère.
Quand elle était plus jeune, celle-ci l’emmenait consulter des médecins à Czernowitz. Blanka en revenait le visage rouge et las. La mère essuyait la bave qui coulait de sa lèvre inférieure ou la grondait de ne pas s’essuyer toute seule.
Un jour, Iréna lui avait demandé comment ça s’était passé à Czernowitz, et Blanka avait répondu, avec une colère sourde : « On m’a fait deux piqûres. Je voulais crier, mais maman me l’a interdit. »
Plusieurs années auparavant, ils étaient allés à Vienne. Au retour, le visage de la mère disait : Il n’y a rien à faire, c’est ainsi, et ça ne changera jamais.
Après ce voyage, ils s’étaient montrés doux avec elle, mais ça n’avait pas duré. La mère la giflait parfois, ou la bousculait. Le père ne se mêlait pas de son éducation.
Au village, il se disait que le magasin n’aurait jamais marché sans l’implication de la mère qui tenait les comptes, acceptant ou refusant de faire crédit. Le père n’intervenait pas, se contentant d’apporter la marchandise de la ville et de la ranger sur les étagères.
Iréna aimait les observer depuis son enfance. Blanka avait marché correctement, petite, mais ses jambes s’étant ramollies avec les années, elle s’était mise à traîner la jambe gauche.
À vingt ans, on lui avait proposé un mariage arrangé. Il s’agissait d’un garçon attardé comme elle, à l’allure épaisse et embarrassée, au sourire stupide tendu sur les lèvres.
« Tu ne veux pas te marier avec moi ? » lui avait-il demandé.
Elle avait éclaté de rire et s’était précipitée dans le magasin.
La mère avait tenté en vain de la persuader que c’était un bon garçon, travailleur, gagnant sa vie à la sueur de son front. Constatant que ses arguments tombaient à plat, elle l’avait repoussée.
Cette nuit-là, la mère s’était mise à la fenêtre pour pleurer. Iréna ne dormait pas et, de son lit, elle avait pu voir son visage tourmenté.
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