La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 18 sur 65

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La stupeur

Chapitre dix-huit

 

 

Ilitch sortit des fourrés pour crier : « Garde à vous ! »

Les Katz se redressèrent dans le trou encore peu profond.

« Les Allemands sont en train de vérifier quels sont ceux qui ont été de bons Juifs, c’est-à-dire qui n’ont pas exploité les gens, qui ont vendu leur marchandise à un prix raisonnable et n’ont pas exigé d’intérêts exorbitants pour les prêts accordés. Ceux-là seront libres de rentrer chez eux. Les autres seront déportés.

– Tous les Juifs ont reçu l’ordre de creuser une fosse ? s’enquit la mère.

– Tous, sans exception. Mais vous n’avez pas à vous inquiéter. Vous vous êtes bien comportés avec les gens du village.

– Alors je ne comprends pas pourquoi on doit creuser une fosse.

– Parce que c’est un ordre. On ne peut pas corrompre les Allemands. Ils sont aussi droits qu’une règle. Ils ne s’en prendront pas aux honnêtes gens. Ils n’élimineront que les méchants et les profiteurs. Je suis sûr qu’ils ne vous feront rien.

– Pourquoi devons-nous creuser une fosse, le temps qu’ils déterminent qui sont les bons et les méchants ? insista la mère.

– Je l’ai déjà dit. Combien de fois faut-il le répéter ? C’est un ordre. Les Allemands sont très à cheval sur l’exécution des ordres. Je vous conseille de ne pas vous montrer désinvoltes.

– Ça ne te fait pas peur de tuer quatre personnes ? demanda la mère d’un ton calme et froid.

– Je ne tue pas, sauf quand j’en reçois l’ordre. J’ai d’abord reçu l’ordre de vous aligner. Ensuite le gendarme en chef est venu me transmettre l’ordre de vous faire mettre à genoux. »

La mère ne put se retenir : « C’est quoi ? Une cérémonie avant l’exécution ?

– Je ne te comprends pas. Ce n’est pas une cérémonie. Les cérémonies, on les fait à l’église. Là, c’est une simple formalité.

– Une formalité pour quoi ?

– En vue du prochain ordre. Je suppose qu’il ne va pas tarder. Mieux vaut pour vous de terminer de creuser cette fosse.

– Nous sommes à bout. Nous n’avons rien mangé depuis ce matin. Demande à Iréna de nous donner quelque chose à manger.

– Je vais voir, mais je ne promets rien. Vous devez finir le travail, sinon vous serez punis, et moi aussi. On ne peut pas tricher avec les Allemands.

– Demande à Iréna un peu de nourriture et d’eau. »

Iréna, qui avait entendu toute la conversation, passa la tête par la fenêtre pour dire : « J’apporte ça tout de suite. »

En un clin d’œil, elle apporta quatre assiettes, quatre fourchettes, quatre cuillers, une marmite de soupe, des pommes de terre, une assiette remplie de petits pois, de carottes et de haricots, en disant : « J’ai aussi du rôti de porc, mais je ne vais pas vous le servir. »

La mère la remercia.

Ils mangèrent sans parler, puis le père dit :

« On a pillé notre maison et notre magasin. Il ne nous reste rien d’autre que nous-mêmes.

– Iréna, que vont-ils faire de nous ? lui demanda Adéla. Pose la question à Ilitch, il te le confiera peut-être. Nous n’avons pas de grands espoirs, mais nous voulons tout de même savoir.

– Je vais aller le lui demander.

– De toute façon, tout cela n’est que ruses et hypocrisie », déclara le père.

Blanka éclata soudain en sanglots. Elle n’avait pas participé à la conversation, ni posé aucune question, comme si les choses étaient au-delà de sa compréhension. Mais il s’avérait que l’angoisse la submergeait.

« Ne pleure pas, ma fille. C’est bien que nous soyons ensemble. Nous serons toujours ensemble », dit le père en redressant la tête.

Ces quelques mots paternels apaisèrent Blanka, qui cessa de pleurer.

Ce faisant, Iréna revint des fourrés en annonçant : « Ilitch prétend qu’il ne sait rien. Il attend un ordre du commandement d’un instant à l’autre. Je conseillerais aux filles de s’enfuir dans la forêt.

– Pourquoi ? demanda Adéla.

– C’est ce que mon cœur me dit.

– Et nous laisserions nos parents dans cette fosse ? s’étonna Adéla.

– Il me semble que les parents n’ont pas la force de s’enfuir, argumenta Iréna avec sang-froid.

– Je pense qu’Iréna a raison, dit le père en se secouant.

– Mais n’avions-nous pas dit que mieux valait rester ensemble ? »

La mère intervint :

« Votre père et moi avons déjà suffisamment vécu. Vous êtes jeunes, il faut que vous vous sauviez.

– Nous, grâce à Dieu, n’avons pas perdu visage humain. Nous ne vous laisserons pas seuls dans cette fosse ! » s’emporta Adéla.

Le père sortit de nouveau de son silence. « Adéla, ma chérie, ta mère a raison. Nous avons suffisamment vécu.

– On ne pourra pas vivre sans vous, papa.

– Les pères meurent avant leurs enfants, dit le père, buté.

– Papa, je ne veux pas me disputer avec toi. Advienne que pourra. »

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