La stupeur
Chapitre trente et un
La tante émergea d’une heure de somnolence et dit en ouvrant les yeux : « C’est bien que tu sois près de moi, Iréna. Que comptes-tu faire et où comptes-tu aller ?
– Je prendrai bientôt la route.
– Il n’y a donc plus de Juifs au village ? s’étonna la tante.
– Il n’y en a plus.
– Dans ma jeunesse j’ai aimé un étudiant juif. Nous avons été ensemble durant six années, les plus prodigieuses et les plus belles de ma vie. Il s’appelait Hugo. Quel doux prénom. Et solide en même temps. C’est un prénom qui n’a besoin ni de suffixe ni de surnom pour être aimé. Tu dis “Hugo”, et le prénom te colle aussitôt à la langue et au corps.
« Nous habitions en ville, dans une chambre avec une cuisine et des toilettes. Hugo étudiait la médecine jour et nuit. Mais nous avions pas mal de temps pour nous. Il était élancé, avait de bonnes manières et savait aimer. Chaque instant près de lui est inscrit dans mon corps. Je disais simplement “Hugo” et je pleurais de joie.
« Qu’est-ce que mon père n’a pas fait pour nous séparer ! Il m’a d’abord envoyé le bourgmestre. Comme cette tentative d’autorité n’avait eu aucun effet, il s’est adressé au curé du village, qui est venu me voir à la taverne. Pendant deux heures il a essayé de me convaincre que je n’avais pas le droit d’entretenir une telle intimité, par rapport à mon père et par rapport à la foi. Lorsque je lui ai dit que j’aimais Hugo, il a eu cette réaction : “Il t’aimera tant que tu seras jeune et belle. Mais lorsque tu mûriras, il te délaissera. La nature juive est traîtresse.”
« J’ai répondu : “Hugo ne me trahira pas. C’est une bonne âme.”
« Il s’est acharné sur moi en me fixant droit dans les yeux.
« “D’où tiens-tu cette assurance ?”
« – Mon cœur me le dit.”
« Il a bondi en me sermonnant : “Tu es bien légère. Tu abandonnes ta famille, ta tribu et l’Église pour suivre un Juif.
« – Hugo n’est pas un mécréant. Il étudie la médecine pour soigner les gens.
« – Il soignera ceux de sa tribu et saignera les Ukrainiens. Tu ne fais plus partie de la famille, tu es une hérétique.” Ce furent ses mots. Il m’a couverte de vives et violentes insultes, comme s’il avait voulu me lapider. Puis il a lâché : “Même en enfer tu n’auras nulle part où te terrer.”
« J’étais stupéfaite. Comme s’il m’avait paralysée. Il s’est éloigné tout en continuant de m’injurier.
« J’ai commandé deux verres d’alcool au serveur et je les ai aussitôt engloutis.
« J’ai raconté cette altercation à Hugo qui m’a prise dans ses bras en m’implorant de ne pas craindre les injures. “Elles n’ont d’effets que sur les personnes faibles de caractère. Elles n’en auront pas sur toi, tu peux compter sur tes sensations.”
« Il m’aimait de toutes ses forces et je l’aimais sans limites. Sachant que j’avais peu d’instruction, il essayait de combler mes lacunes.
« Le soir, après ses cours, nous écoutions ensemble de la musique ancienne et du Bach. Il aimait la musique. Il m’a appris à l’écouter.
« La nuit, nous allions nous promener le long de la rivière. Il me parlait de ses études. Ses parents n’étaient pas riches. Ils habitaient un village où ils tenaient une épicerie. Ils envoyaient une pension mensuelle à Hugo, qui complétait cette somme en donnant des cours particuliers de mathématiques et d’allemand.
« J’étais remplie de la joie de son corps, du mien, sans avoir le sentiment de commettre un péché.
« Je savais que mon père ne me le pardonnerait pas et je ne retournais pas vers lui pour implorer sa clémence.
« Je n’étais allée qu’à l’école communale, chaque mot qui sortait de ma bouche témoignait de mes limites. Hugo ne se moquait jamais de moi. Il disait que ma façon de m’exprimer avait du charme. Il ne disait jamais rien à la légère. C’était un homme droit qui gardait ses distances avec tout ce qui était mensonger.
« Tu veux savoir ce qu’il m’a appris ? Ce qu’est l’intimité, et ce qu’est l’amour.
« Le samedi ou le dimanche, nous allions cueillir des champignons en forêt. Hugo distinguait les comestibles des vénéneux. Nous y passions des heures. Il me disait qu’il y avait quelque chose de forestier en moi, et ça me faisait rire.
« Parfois, j’éclatais en sanglots sans raison. À présent je sais. C’étaient des pleurs débordants. Je le serrais fort en mordant son bras. Puis je lui demandais pardon de lui avoir fait mal.
« “Mais non, les douces morsures ne font pas mal”, répondait-il.
« Je faisais le ménage dans plusieurs immeubles pour compléter nos revenus. Ce travail désagréable ne m’a jamais heurtée.
« J’étais inondée de joie lorsque Hugo rentrait de ses cours, le soir. Nous dînions ensemble.
« Un jour, ses parents ont surgi dans notre chambre. Ils m’ont tout d’abord regardée avec méfiance, mais à la fin de la journée, j’avais trouvé grâce à leurs yeux. La mère m’a embrassée.
« Nous les avons accompagnés à la gare où je leur ai dit au revoir comme si je me séparais de membres de ma famille.
« Les études d’Hugo étaient éreintantes. J’avais à cœur de lui rendre le soir et la nuit agréables, avec de bons plats et un grand amour.
« Les jours où il n’étudiait pas, il m’appartenait totalement. Au fond de moi, je redoutais que tout s’arrête et je priais pour que rien de mal ne nous arrive. J’espérais secrètement que le jour venu, à la fin de ses études, nous construirions un foyer.
« Hugo excellait dans ses études et a obtenu une bourse généreuse. Je craignais qu’il ne trouve une autre femme et ne me quitte. Je me trompais. Mais ces craintes étaient plus fortes que moi. Tout comme mes parents, je ne faisais pas confiance aux humains.
« Cette semaine-là, Hugo m’a acheté une robe. Il avait en tête qu’une robe de popeline bleue me mettrait en valeur. Il m’a également acheté des escarpins. J’ai de larges pieds à la peau fendillée. J’en avais honte. Hugo les a touchés en disant : “Un pied large est un pied qui protège tout le corps.”
« Je l’aimais, lui, tout entier. Lorsqu’il rentrait plus tôt de ses cours, nous allions au jardin public où il me lisait des nouvelles de Stefan Zweig. J’avais appris l’allemand sur le tas en travaillant chez les Juifs. Hugo lisait la nouvelle en m’expliquant un détail si besoin. Ces heures sont conservées dans ma poitrine, et me comblent toujours. »
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