La stupeur
Chapitre soixante et un
À partir de là, les journées furent claires et froides. Les Carpates lui apparaissaient comme les montagnes de Galilée. Ici, Capharnaüm, et là, le lac de Tibériade. Elle avait le pressentiment que le jour ne tarderait plus où elle croiserait le cortège saint et se joindrait à lui. Ses peurs se détachaient d’elle à la lumière du jour, et son errance la comblait d’extase. Même ses jambes gonflées la portaient facilement. Elle grimpait pendant des heures puis s’effondrait à midi, au pied d’un arbre, et s’endormait. Parfois, son errance durait plusieurs jours sans qu’elle s’accorde de trêve. Lorsqu’elle croisait un bélier ou un poulain, elle restait près de lui en le caressant et en lui parlant. Elle avait remarqué que, parmi les fidèles de Jésus, il y avait aussi des animaux.
Elle pensa d’abord qu’elle allait de l’avant sur sa route, mais au terme de plusieurs jours de marche, elle constata qu’elle tournait en rond : les mêmes maisons, les mêmes auberges, les mêmes hommes qui lui lançaient un regard mauvais.
L’une des deux prostituées vint à sa rencontre : « Où avais-tu disparu, ma chérie ? Il fait froid. J’ai un manteau en peau de chèvre. J’ai bien fait de le prendre avec moi. Tiens, il te réchauffera.
– Merci, je vais l’enfiler tout de suite.
– Que fais-tu en ce moment, Iréna ?
– J’essaie sans relâche de stopper l’épidémie, mais c’est manifestement au-dessus de mes forces.
– Jenny et moi éprouvons cette épidémie dans notre chair. Les clients ont cessé de venir. Même les plus anciens se détournent lorsqu’ils nous croisent, comme si nous étions coupables. Heureusement qu’on a une chaumière, un petit jardin et deux vaches qui nous donnent du lait. Après des années de travail pénible et sans nulle reconnaissance, nous sommes enfin autonomes. On se couche tôt et on se lève tard. On profite l’une de l’autre en se racontant comment le temps est passé.
– Moi, où que j’aille, les hommes me pourchassent, lui confia Iréna.
– Comment réagis-tu ?
– Je me dis : Tu n’as pas le droit d’avoir peur. Tu as une petite mission et tu dois l’accomplir, quel qu’en soit le prix.
– J’ai entendu des gens affirmer que c’était nous qui propagions l’épidémie. Les gens ne savent pas que les clients ont arrêté de nous fréquenter. On se tient nous-mêmes compagnie, on se lave, on se repose et on dort tout notre saoul.
– Tu te sens forte ?
– Je ne pense plus à moi, répondit Sofia.
– Ça a toujours été ainsi ?
– Non, c’est seulement depuis que nous n’avons plus de clients que nous sommes livrées à nous-mêmes. Viens boire un verre, je t’invite.
– Et si c’était moi qui t’invitais ? Où est ton amie Jenny ?
– Il lui reste un client fidèle. Il est toujours venu la voir, y compris les jours de froid polaire.
– Elle ne craint pas qu’il la contamine ?
– Si, mais elle a du mal à rompre le lien avec lui. »
Une poignée de vieilles femmes étaient assises à l’intérieur de l’auberge. Il était difficile de savoir si elles sommeillaient ou écoutaient la musique s’échappant du gramophone. De temps à autre, l’une d’elles relevait la tête en donnant son opinion : « Ça n’a pas de sens de fuir. L’épidémie est partout déjà, y compris dans la charrette avec laquelle on s’enfuirait. Mieux vaut rester à la maison, profiter de la chaleur du poêle et se rendre la soirée agréable avec un petit verre. Ça n’a pas de sens de prendre ses jambes à son cou. L’épidémie vous rattrapera où que vous soyez. Mourir pour mourir, autant que ce soit dans votre lit, couvert de l’édredon hérité de votre mère. »
Son amie assise près d’elle acquiesça : « Tu as raison. Tu ne sais même pas à quel point tu as raison. »
À l’auberge des femmes, plus personne ne demandait ce que faisait cette étrange créature parmi elles. Le nom d’Iréna la précédait. Les femmes l’assaillaient de questions et réclamaient sa bénédiction. Personne ne mettait plus en doute ses forces révélées.
La nuit, elle prêchait, et voici ce qu’elle disait : « Il n’y a plus de magasins juifs, plus de dépôts de marchandises, de moulins. Levez-vous et demandez pardon aux assassinés. Clamez que Jésus était juif. Que ses parents et ses grands-parents étaient juifs. »
Malgré cette mission ingrate, elle aimait les chemins, les coteaux et les animaux qui se présentaient à elle. La pensée que le Messie avait placé dans sa bouche les mots qui permettraient aux créatures d’arracher la peur de leur cœur la portait d’un endroit à l’autre en lui insufflant des forces.
Elle priait secrètement pour que les mots vivent toujours en elle et ne l’abandonnent jamais. Elle demeurait dans la crainte que cela n’arrive. Elle demeurait assise pendant des heures en répétant les mêmes mots afin de les retrouver au moment où elle en aurait besoin.
À vrai dire, ce n’étaient pas ces mots-là qui venaient à son secours. Ils s’évaporaient très vite. Lorsqu’elle se tenait devant les autres, des mots nouveaux la submergeaient et elle parlait dans un flot continu. Puis une faiblesse l’accablait, et quand une femme lui adressait la parole, elle ne savait que lui répondre.
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