La stupeur
Chapitre vingt et un
Elle se dépêcha de retourner chez elle et engloutit deux verres d’alcool à la suite. En son temps, Adéla lui avait interdit de boire et de fumer. Iréna lui en avait fait la promesse, qu’elle avait plus ou moins tenue. Dans les moments d’angoisse, elle retournait à ses travers.
Elle se tenait dans la cuisine dont les moindres recoins étaient inscrits dans sa chair. Elle les astiquait une fois par semaine et même deux, du vivant de sa mère.
La mort de sa mère se fit soudain palpable, comme si Iréna venait tout juste de rentrer de l’enterrement. Elle était morte en été, et tout le village avait participé aux obsèques. Bouleversé, le père s’était saoulé et ses deux vieux frères avaient dû le soutenir comme s’il avait été un vieillard. À l’instant où le cercueil avait été descendu en terre, le père avait crié, du fond de son ébriété : « Les Juifs ont assassiné le Messie ! Nous ne l’avons pas oublié et nous ne l’oublierons jamais. »
Il lui sembla subitement qu’elle devait se dépêcher d’attraper le train. Lorsqu’il n’était pas en retard, il s’arrêtait à dix heures et demie à la gare toute proche d’Hélintsé, puis poursuivait lentement sa route, bondé et chargé de ballots, s’arrêtant tous les quelques kilomètres, pour atteindre la ville vers le soir, essoufflé.
Mais elle pensa bien vite que, maintenant qu’Adéla n’était plus en ville, cela n’avait plus de sens de s’y rendre.
À présent seulement elle sentait que de nouvelles douleurs tenaillaient son corps depuis la nuit dernière, mais leur origine n’était pas claire. La pression dans les tempes s’était atténuée mais l’angoisse n’avait pas disparu, et elle se dit : Si les portes de l’infirmerie sont fermées, j’irai à Kimpolung. Là-bas, dans les montagnes, m’attend une tante fidèle et dévouée. Elle se mit en route sans plus tarder.
Elle partit en direction de l’école mais se rendit compte aussitôt qu’elle faisait erreur : c’était l’été. L’école était close. Elle contourna le champ de trèfle d’Olga et pénétra dans un modeste terrain planté de céréales. La pensée qu’elle allait suivre le cours de la rivière, traverser le pont près de la chapelle bleue, puis prendre à droite vers les champs de maïs dont les épis étaient aussi hauts que des arbres, cette année – cette pensée diffusa en elle un courage enfoui.
Autrefois, sa mère avait l’habitude d’emprunter ce chemin pour se rendre à l’église. À la mort de son fils, elle avait préféré emprunter les raccourcis. Métamorphosée, le front assombri et creusé, elle restait assise près de la table pendant des heures, taciturne.
Auparavant, elle s’asseyait dehors pour bavarder avec les voisines. Elle riait aux éclats et travaillait dans les champs en faisant des gestes amples et joyeux. Le soir, elle était pleine d’allant : elle préparait des soupes dans de grandes marmites et des tourtes salées dans des plats en porcelaine.
Parfois, elle allait chez les Katz et discutait avec eux. En été, si les tomates étaient bonnes, elle en remplissait un panier d’osier et leur en réservait la surprise. La mère d’Iréna était plus âgée que madame Katz, mais elles causaient ensemble comme des amies d’enfance.
Après la mort de son fils, elle avait pris ses distances avec les Katz. Plus encore : ses voisins juifs étaient devenus gênants à ses yeux. En son for intérieur, elle les rendait responsables de la catastrophe.
Le père d’Iréna haïssait les Juifs depuis toujours. Il les considérait comme des créatures corrompues. Un chrétien a la foi, même s’il ne va pas à l’église. Mais un Juif est un être dénué de foi par nature. Madame Katz avait tenté de le faire changer d’avis. Peine perdue. Il demeurait buté : « Les Juifs cherchent toujours à vous voler votre conscience. »
Rapidement, Iréna aussi s’était mise à les détester. Monsieur Katz, à cause de son mutisme, madame Katz, à cause de son activité débordante. Pour tout dire, ses liens avec la famille s’étaient totalement distendus, elle ne parlait plus qu’avec Adéla, et encore, leurs discussions n’étaient pas toujours franches. Elle dévoilait le dixième de ce qu’elle dissimulait.
Quand Adéla avait commencé ses études à l’école d’infirmières, Iréna s’était mise à lui poser des questions sur les maladies et les remèdes. Mais elle évoquait peu ses propres douleurs.
« Les Juifs apportent la confusion dans le monde. Qui a besoin d’eux ? » C’était une des phrases radotées par son père. Il avait clamé son hostilité envers les Juifs jusqu’à son dernier souffle.
Madame Katz l’avait étonné un jour en lui demandant : « Quel mal t’avons-nous fait pour que tu nous haïsses ? »
Il avait fait l’innocent.
« Moi ?
– Je crois bien. Je me trompe ?
– Complètement. Quand les Juifs se comportent avec correction et honnêteté, il faut les accueillir comme des êtres humains.
– Ils ne sont pas différents des autres humains, il me semble.
– Oh si.
– En quoi ?
– Par leur taille.
– Ça, c’est vrai.
– Ils sont petits, comme les gens myopes. Ils sont différents.
– Plus mauvais ?
– Je n’ai pas dit ça. J’ai dit différents. »
Iréna se souvenait de cette conversation à brûle-pourpoint, peut-être parce que ce jour de plein été, de retour de la rivière, joyeuse et affamée, elle avait déambulé en fin d’après-midi entre les maisons.
Lorsque son père était encore jeune, Iréna et lui partaient à cheval jusqu’aux montagnes. Ils faisaient parfois un détour pour aller dans une auberge. Le père aimait bien boire et bien manger alors. Face à une assiette, il avait toujours l’allure d’un homme fier de son corps.
Ces années avaient été les plus belles de la vie d’Iréna, et de son père aussi manifestement. Puis il avait changé, grossi, s’était fâché avec de nombreuses personnes et comporté à la maison comme un propriétaire déchu : il faisait des remarques sur tout, admonestait tout le monde et qualifiait les Juifs de « youpins ».
Iréna revoyait à présent Ilitch jeune, brandissant son fusil. Lorsqu’une vache était atteinte d’une maladie inguérissable, on faisait appel à lui pour l’achever. Plusieurs années auparavant, il avait abattu la vache d’Olga. La bête, bien qu’attachée, avait refusé la condamnation et ébranlé tout le village en meuglant de toutes ses forces. Ilitch lui avait tiré dans la tête à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’elle se taise.
Pendant des jours, Iréna avait continué de voir la vache attachée et Ilitch qui la fusillait. Elle se réveillait en criant. La mère accourait et tentait de la calmer en répétant : « Ce n’est qu’une vache. »
Maintenant, elle voyait, comme dans un songe éveillé, Ilitch qui tirait en direction de la fosse. Les filles et le père avaient accepté la sentence en silence. La mère criait : « Miséricorde ! Tu n’as donc pas de miséricorde ? » Mais le dernier tir la réduisait au silence.
Iréna tourna la tête : sa vie ici était finie. Une autre vie l’attendait ailleurs. De quelle nature ? Elle n’essaya pas de le deviner. Ce départ ne la réjouissait pas. Elle marchait à petits pas, comme effrayée. Plus elle approchait de la gare, plus il lui semblait que la terre sous ses pieds allait s’ouvrir et qu’un autre sol allait surgir.
La rivière apparut soudain et son cours l’enchanta. Elle faillit ôter ses chaussures pour tremper ses pieds, mais son cœur lui murmura qu’elle devait s’éloigner.
Elle tourna la tête de nouveau, machinalement. Un paysage géométrique se dévoila devant ses yeux : tous les kilomètres, une pancarte proclamait « Zone nettoyée de ses Juifs ». Elle crut tout d’abord que c’était une plaisanterie, mais plus elle avança, plus elle comprit qu’il s’agissait d’un meurtre organisé. On pouvait supposer que la même pancarte avait été plantée près de sa maison.
Elle croisa une paysanne à qui elle demanda : « Chez vous aussi on a tué les Juifs ?
– Tous, répondit la paysanne sans ciller.
– Il n’y a plus de Juifs dans cette région ?
– Non.
– C’est étrange. Combien de Juifs il y avait chez vous ?
– Dans mon village, un homme et ses deux filles.
– Vous n’avez pas essayé de les cacher ?
– Non. Mon mari dit que les Allemands sont des êtres responsables et cultivés.
– Je comprends », dit Iréna. Et elle poursuivit sa route.
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