La stupeur
Chapitre trente-huit
Sitôt entrée dans l’auberge, elle avait eu le sentiment qu’Anton était à sa recherche, tout près de là. Elle avala un verre et demanda un paquet de cigarettes pour étouffer ses craintes, mais l’angoisse eut le dernier mot. Elle marcha en direction de la cabane de sa tante, dont les yeux recueillis lui vinrent aussitôt à l’esprit. Elle comprit qu’elle devait se purifier de la pourriture qui l’avait souillée avec les années, suivre le cours de la rivière jusqu’aux lacs, au pied des montagnes.
Vers le soir, tandis qu’un léger brouillard recouvrait les eaux, elle eut l’impression qu’Anton était dans son dos. Sa présence brutale la pétrifia.
« Les Juifs me poursuivent, qu’y puis-je ? » demanda-t-elle à haute voix.
Elle s’attendait à ce qu’il lui saute dessus. Voyant qu’il n’en était rien, elle tourna la tête.
Il n’y avait personne dans le paysage silencieux. Elle était au cœur même de la région des lacs.
Soulagée, elle s’assit, sachant désormais qu’elle ne retournerait pas chez tante Yanka. Elle appréhendait son contact mystérieux, sa maison et ses objets. Durant les quelques jours passés chez elle, elle avait senti que Yanka faisait corps avec tout ce qui se trouvait dans sa maison. Ce qui avait dû disparaître avait disparu. L’effort soutenu pendant de longues années avait porté ses fruits : il ne restait plus qu’Hugo dans sa vie, et ce qu’il avait laissé derrière lui.
Des visions des derniers jours fondirent sur Iréna. Et de nouveau la fosse creusée par la famille, et le moment où ils s’étaient assis sur le bord, devant le village au complet venu les regarder.
Ilitch ne ressemblait plus à un gendarme, mais à un geôlier inventant à chaque heure une nouvelle torture.
Aucun son n’était audible, à part les meuglements qui s’élevaient des étables, et il avait semblé un instant qu’Ilitch allait demander à la famille de se relever et que tous se disputeraient pour déterminer si les Juifs méritaient ce châtiment.
La mère ne s’avouait pas vaincue. Elle avait levé les bras, comme pour signifier : Tuez-nous, mais ne nous torturez pas. Ce geste vif était resté sans réponse.
Elle avait été plus agressive avec son mari et ses filles. « Pourquoi vous ne m’aidez pas ? Tout repose toujours sur mes épaules. Je n’en peux plus. »
À la nuit tombée, Ilitch avait sorti une lampe de poche pour inspecter la fosse. Tous étaient suspendus à ses mouvements. Il n’avait fait aucune remarque. Le suspens ayant pris fin, les paysans étaient rentrés chez eux en bavardant.
Iréna se souvenait à présent non seulement de la scène, mais également de son rythme. Tous avaient accepté la mort prochaine des voisins juifs comme un décret funeste et compréhensible, et cela lui rappela une autre scène : la mort de la vache. Alors qu’elle était enfant, on avait mené un matin la vieille vache à l’abattoir. Iréna avait crié : « Ne tuez pas ma vache ! » Sa mère avait tenté de la réconforter, mais, devant ses cris qui s’amplifiaient, son père lui avait flanqué une gifle qui avait étouffé ses pleurs. Depuis, elle n’avait plus pleuré. Plus d’une fois, tout au long de ces années, des larmes avaient pointé dans ses yeux, sans jamais couler.
La vieille appréhension que les maux de tête reviennent l’assaillir la poussa à se lever. Elle palpa distraitement sa poche et sentit deux cachets d’aspirine que lui avait donnés Adéla. Ébranlée, elle s’écria : « Adéla, ta place n’est pas ici ! Tu dois retourner faire ton tour de garde à l’hôpital. Les gens souffrent de violents maux de tête, tu dois les aider. » C’était la phrase qu’elle avait voulu prononcer devant Adéla, mais elle n’en avait pas eu le temps car Anton était rentré et elle avait dû s’empresser de le servir.
Prise d’un vertige, elle se rassit. Elle essaya vainement d’échapper à la vision de la fosse béante qui semblait destinée aux Katz, et à eux seuls. C’était un trou d’un mètre cinquante de large dont la profondeur équivalait à la taille d’un homme.
Ilitch l’avait inspecté à plusieurs reprises sans faire de remarque.
La vision se convulsa dans son cerveau avant de s’effacer, repoussée par une autre. Elle ne reconnut pas immédiatement le jour ni l’heure, avant de se souvenir : c’était la mort de son père. Les obsèques avaient été éprouvantes. Une pluie mêlée de grêle était tombée sans discontinuer toute la journée, et il avait fallu attendre l’accalmie en début de soirée pour que le corbillard tiré par deux chevaux noirs pût s’ébranler vers le cimetière.
En chemin, le ciel s’était assombri et le cortège s’était interrogé : Fallait-il repousser l’enterrement ? À quoi le curé avait répondu d’un ton sans appel : « On n’interrompt pas des funérailles lorsqu’elles ont déjà commencé. »
Au cimetière, les endeuillés avaient trouvé la fosse inondée, ce qui n’avait pas arrêté le curé pour autant. Il avait donné l’ordre – aussitôt suivi d’effet – qu’on pompe l’eau. On avait fini par descendre le cercueil dans la boue. Le curé avait prononcé l’oraison funèbre en prenant son temps, devant la foule trempée et furieuse.
Le soir, tout le monde s’était réuni pour le repas de funérailles, maudissant les Juifs arnaqueurs qui suçaient la moelle des paysans. Les gens ne disaient pas cela par hasard : le défunt avait voué aux Juifs une haine tenace. Il les fixait d’un regard aigu, mélange de mépris et de moquerie. La plupart du temps il les ignorait, mais même cette indifférence était imprégnée de rejet.
Les gens rassemblés là se souvenaient de sa haine des Juifs et des insultes qu’il proférait à leur encontre. Iréna redoutait que, dans la foulée, tous ne se ruent dans la maison des Katz et ne fassent du mal à Blanka. Elle ne s’inquiétait pas sans raison. Un vieux cousin présent parmi les affligés avait essayé autrefois de s’en prendre à Blanka et qui sait comment cela se serait terminé cette fois si madame Katz n’était pas venue lui tendre une bouteille de vodka.
À la fin du repas, ce cousin avait brandi la bouteille en criant : « Bientôt, ils n’existeront plus et leur souvenir sera effacé ! » Et tous avaient répondu : « Ainsi soit-il. »
La mère d’Iréna se lamentait dans son coin : « Il était fidèle et il a été bon envers moi. »
Ses pleurs étaient étranges, comme si elle cherchait à se persuader de la véracité de ses paroles.
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