La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 55 sur 65

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La stupeur

Chapitre cinquante-cinq

 

Un pressentiment lui disait qu’elle atteindrait facilement la cabane du Vieux, mais Iréna se trompait.

À peine avait-elle pris la route qu’une pluie d’insultes et de pierres s’abattit sur elle. Elle n’eut d’autre choix que se plaquer au sol en protégeant sa tête de ses deux mains, jusqu’à ce que la fureur passe.

Elle entendit de nouveau la vieille femme lui demander : « Pourquoi parles-tu ainsi aux gens ? Cela les fait sortir de leurs gonds. » Il n’y avait aucun reproche dans sa voix, seulement une imploration et le désir de la soigner.

À l’obscurité tombée, elle se perdit en chemin. Les douleurs l’obligèrent à entrer dans une auberge sur le bas-côté de la route. Elle se doutait que là aussi on la raillerait et la couvrirait d’insultes. Elle fut surprise de constater qu’il s’agissait d’une auberge fréquentée uniquement par des femmes qui la reconnurent, l’embrassèrent et l’invitèrent à leur table.

Ses douleurs n’étaient pas passées, mais les visages ivres des femmes tournés vers elle disaient : À partir de maintenant, ne parle qu’avec nous. À partir de maintenant, tu es des nôtres. Nous ne te t’embêterons pas. Nous te comprenons.

La maîtresse des lieux lui servit aussitôt un verre d’alcool. Toutes levèrent leur verre à la santé d’Iréna. Une femme marquée par les années dit : « Je ne comprends pas pourquoi les gens te haïssent. J’ai déjà entendu deux fois ta voix : elle est douce et inspire confiance. Ma défunte mère disait toujours que la voix d’un être reflète son âme. »

Il régnait là une joyeuse sororité. Après avoir descendu un verre supplémentaire, Iréna ouvrit son cœur et confia qu’elle s’était enfuie de chez elle car son mari la tourmentait tous les jours.

« Et tu n’es pas retournée chez toi ?

– Non.

– Que comptes-tu faire ?

– Vagabonder et fortifier le cœur des femmes qui étouffent sous le poids de leur mari.

– Comment feras-tu cela ?

– Je les relierai à leur Père qui est aux cieux et à son Fils, son messager en ce monde.

– Qui t’a enjoint à faire cela ?

– Le Fils de notre Père qui est aux cieux.

– C’est lui qui t’a révélé qu’il était juif ?

– Exact.

– Je vais te dire la vérité : je détestais les Juifs. Lorsque j’étais petite, je leur jetais des pierres, puis, en grandissant, j’ai commencé à les insulter. On forçait leurs magasins la nuit pour voler des boissons et des cigarettes. J’étais persuadée que Dieu était satisfait de mes actions, et lorsqu’on les a tués, je n’en ai pas eu le cœur brisé.

– Chez nous, au village, vivaient trois Juifs. Un homme, une femme et leur fille Fanny. Ils avaient une épicerie et travaillaient du matin au soir, le visage toujours en sueur. Il me semblait alors que leur transpiration témoignait de grands péchés et que tous ceux qui les maltraitaient seraient bénis en retour. Le shabbat et les jours de fête, ils revêtaient des vêtements soigneusement choisis pour aller à la petite synagogue du village d’à côté. Il n’y avait aucune majesté dans leur allure. Ils se hâtaient toujours, y compris en se rendant à la synagogue. Ces jours-là, pendant qu’ils étaient loin de chez eux, on forçait leur magasin et on pillait leur marchandise. Je n’ai jamais discuté avec eux, même si ma mère me donnait de l’argent pour que j’aille faire les courses chez eux. En revanche, mes parents leur parlaient et parfois plaisantaient même avec eux. On les haïssait au village, et c’est pour cela qu’il a été possible de les assassiner. On disait dans nos campagnes : “Si les Allemands, qui sont tellement cultivés, ordonnent de les tuer, on peut leur faire confiance.” »

Toutes étaient ivres à présent, mais avides d’entendre les paroles d’Iréna, qui en effet parla : « Quand je me suis enfuie de ma maison, lors d’une étape en route vers ici, j’ai vu dans mon rêve le Fils de Dieu qui s’adressait à moi. Et voici ce qu’Il a dit : “Certes, je suis le Fils de Dieu, mais dans ma vie antérieure et terrestre, j’ai eu des parents et des grands-parents terriens. Je ne me suis jamais détaché d’eux. Je suis juif comme eux. Leur sang coule dans mes veines. On les a toujours tués, comme on m’a tué. Cette fois-ci, c’est une tuerie totale. À présent qu’ils ne sont plus, on persécute leurs esprits. Tu dois rappeler aux créatures de Dieu que je suis juif. Que moi, mes parents et mes grands-parents allions prier à la synagogue. Les Juifs sont reliés à la sainteté.” Telles furent ses paroles lorsqu’Il s’adressa à moi. J’étais sonnée. Je tremblais et ne savais que dire.

– Il s’est révélé à toi seulement une fois ? demanda une femme.

– Il s’est révélé à moi une autre fois, un jour que j’étais assoiffée et affamée, et que nul ne me donnait à manger. Je me suis endormie et, dans mon rêve, j’ai entendu le Fils de Dieu me parler : “Depuis que les Juifs ont été assassinés, le monde s’est vidé de sa miséricorde. Iréna, ne t’apitoie pas. Dis-leur : Jésus est juif. Tout ce qui est juif s’incarne en Lui. La mort des Juifs est une blessure sur son corps blessé.”

« Croyez-moi : je ne me tais pas. Partout où j’arrive, je dis les paroles qu’il a prononcées devant moi. Je suis meurtrie de la tête aux pieds, mais je ne ménage pas mes forces pour proclamer : “Jésus était juif. Quiconque assassine un Juif assassine Jésus.” »

Des pleurs éclatèrent soudain dans la salle. Les femmes firent une quête dans un vieux chapeau qu’elles tendirent à Iréna en disant : « Reviens ici chaque fois que tu auras faim. Nous te nourrirons et t’abreuverons. Ceci n’est qu’une avance.

– Femmes pleines de bonté, je ne suis pas venue au monde pour recevoir. Je suis venue pour donner.

– C’est une preuve de notre amour, dit la femme assise près d’elle. Qu’est-ce que le Fils t’a dit encore ?

– “Dis aux femmes qu’elles ne laissent pas les hommes profaner leur matrice. La matrice est sacrée.”

– Que doivent faire les femmes alors ?

– Si elles ont la force de lutter, qu’elles luttent. Si la coupe est pleine, qu’elles fuient. Mieux vaut être exilée de sa maison que de laisser un homme profaner sa matrice.

– Les hommes partiront à notre recherche et nous trouveront, murmura une voix.

– Sauvez-vous chez le Vieux. Sa maison est un refuge. “L’essentiel est de ne pas avoir peur, m’a dit le Fils. La peur fait de vous des êtres rabaissés. Celui qui s’en affranchit voit sa stature s’allonger et devient un être remarquable.” »

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