La stupeur
Chapitre vingt-trois
Elle cessa de parler au serveur. Les roues portaient le wagon avec légèreté et elle ressentait dans tous ses membres une douceur oubliée. Une femme d’une cinquantaine d’années à la mine sereine et satisfaite lui faisait face. C’était la même expression que celle de sa mère, avant la mort du frère, avant que sa vie soit amèrement bouleversée.
« Où allez-vous, petite mère ? lui demanda Iréna.
– À Kimpolung.
– Je m’y rends aussi.
– C’est bien, dit la femme en gardant son sourire.
– Je vais chez ma tante Yanka, confia Iréna, se réjouissant que sa bouche ait eu la force de prononcer ce secret.
– Où habite-t-elle ?
– Dans les montagnes. Petite, j’allais chez elle en vacances. Mais depuis, que Dieu me pardonne, je ne lui ai pas rendu visite. Ça fait longtemps que j’aurais dû le faire. On est pris par nos occupations, nos vanités, on en oublie ceux qui nous sont les plus chers.
– Et tu te souviens de la route pour aller chez elle ?
– Sans difficulté. On n’oublie pas les lieux visités dans l’enfance. Ils sont gravés dans notre chair, n’est-ce pas, petite mère ?
– Moi, malheureusement, j’y vais pour voir un dentiste.
– Dieu vous garde. Quand j’étais petite, j’ai beaucoup souffert des dents et ma mère, qu’elle repose en paix, m’emmenait à Kimpolung.
– On m’a déjà arraché sept dents, et ce n’est pas fini.
– Pauvre mère.
– Ça coûte cher. Les Juifs sont sans pitié.
– Comment ça ?
– Avec trois cagettes de tomates vendues, on n’a même pas de quoi se faire arracher deux dents.
– Moi, quand j’étais petite, je souffrais beaucoup de maux de dents, répéta Iréna. Ma mère se plaignait de ce que cela lui coûtait. C’était une femme bonne, mais dénuée de patience. Dieu ait son âme.
– Les Juifs nous prennent tout. Ce n’est pas sans raison que Dieu les hait, siffla la femme avec une moue.
– Chez nous, on les a tués, dit Iréna, effrayée par sa propre voix.
– En apparence.
– Ils ont réellement été assassinés.
– Vous les chassez de là et ils ressurgissent derrière la haie. On ne peut pas éliminer de telles créatures. Ma maison est pleine de papier collant accroché aux murs. Est-ce que les mouches ont été exterminées pour autant ? » conclut la femme volubile, bénissant Iréna avec la même volubilité, avant de lui faire ses adieux.
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