La stupeur
Chapitre trente-six
Frappée par l’obscurité qui régnait à l’intérieur, elle se figea.
« Entre », dit le Vieux.
Elle fit quelques pas et découvrit son visage. Puis s’assit face à lui sur un petit escabeau.
« Quel est ton nom, ma fille ?
– Iréna.
– Et le nom de ta mère ?
– Gloria. »
Le Vieux sourit. Il se souvenait d’elle manifestement.
Il ferma les yeux, enfouit son visage dans sa chemise, tandis que ses lèvres s’agitaient dans un murmure. Il était difficile de savoir s’il s’agissait d’une prière ou d’une façon de se rapprocher de celle qui lui faisait face.
Iréna avait l’intention de lui raconter les angoisses qui l’avaient poussée à partir de chez elle, mais sa voix s’étrangla.
Elle réussit à se ressaisir et dit : « J’ai fui ma maison, mon mari Anton et les voisins juifs que le gendarme a assassinés puis enterrés à l’entrée de leur magasin. »
Le Vieux la bénit, les yeux toujours clos.
« Que Dieu te protège et te montre le droit chemin. »
Le silence retomba. Le Vieux éternua, essuya son visage avec un grand mouchoir, et elle eut l’impression qu’il allait s’adresser à elle. C’était une erreur d’appréciation.
Elle finit par dire : « Mon mari Anton me tourmentait beaucoup. Les Juifs morts ne me laissent pas non plus en paix. Je me suis enfuie de chez moi et je n’y retournerai pas. Mon corps a mal, et mon âme est pleine de cicatrices. »
Là non plus, le Vieux ne réagit pas directement à ses propos. Il soupira et la bénit de nouveau avec les mêmes mots. Iréna ne put se retenir :
« Que faire, grand-père ? »
Les mots avaient à peine franchi sa gorge qu’elle les regretta, persuadée qu’il allait dire : Rentre chez toi. On ne quitte pas un mari et un foyer.
Le Vieux se recueillit un long moment, avant de dire : « Iréna, tu dois retrouver le sens de l’amour et ta joie de vivre d’autrefois. Tu vas apprendre – et il releva la tête – que Dieu nous a fait grâce d’un monde d’amour. Il nous a enseigné la contemplation, l’amour de l’inanimé, de l’eau, des pierres de la rivière, des plantes, de l’herbe dans les champs et des arbres fleurissant au printemps. Et aussi celui des animaux merveilleux, tels les chevaux qui nous portent sur leur dos et nous apprennent la sensation de flotter.
« Celui qui s’immerge dans l’eau de la rivière et contemple les arbres poussant le long de ses rives retrouve quelque chose de son monde d’amour perdu. Il faut persister dans cette action, jusqu’à ce que le corps en perçoive la grâce.
« Une chose encore concernant les hommes : ce n’est que dans la toute petite enfance qu’un être connaît un amour infini. Quelque chose s’altère ensuite. Le sens matériel se substitue à celui de l’amour. Celui qui est piégé par ce sens-là, qui est le degré le plus bas de l’amour, a les yeux aveuglés, les sentiments mêlés et l’imaginaire souillé. Mais celui qui se rapproche de Dieu, et si possible de ses forces intérieures, a la chance d’apprendre de la bouche même du Grand Commandeur ce qu’est l’amour. C’est tout ce que j’ai à te dire, ma fille.
– Je ne dois donc pas rentrer chez moi ?
– Il est souhaitable qu’un être fasse ce que son cœur lui dicte.
– J’ai peur qu’Anton me tue. »
Le Vieux soupira. « Cela fait plusieurs générations que cette région est devenue une ville-refuge. Quiconque lève la main sur quelqu’un ici verra son sang retomber sur sa tête.
– Et qu’en est-il de la mort des Juifs qui m’effraie tant ?
– Nous en parlerons lorsque tu reviendras me voir. Pour l’heure, prends sur cette table tout ce que tu souhaites. Il y a là du pain, du fromage, du beurre, des pommes et des poires. »
Iréna s’approcha de la table et remplit son panier des bonnes victuailles. Elle se tourna vers le Vieux pour le remercier, mais à sa grande surprise, il s’était endormi.
Elle se dirigea vers la porte sans le déranger.
Un matin tacheté de lumière s’étendait devant la cabane et sur les eaux du Pruth. Elle s’approcha de la rive, ôta ses chaussures et trempa ses pieds dans l’eau.
Le contact avec la rivière lui dessilla les yeux et elle se souvint de la caresse puissante et si agréable de l’eau dans son enfance.
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