La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 47 sur 65

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La stupeur

Chapitre quarante-sept

 

Les indications du paysan étaient exactes. En un rien de temps, elle se retrouva devant l’entrée d’une bâtisse en bois couverte de bardeaux. C’était une auberge d’étape toute simple, à l’intérieur de laquelle quelques icônes étaient accrochées aux murs, faisant surgir l’image des vieilles chapelles disséminées le long des routes, où régnait en été une fraîcheur mêlée à la senteur des cierges.

Quelques paysannes plus toutes jeunes étaient assises dans une position résignée. Il sembla à Iréna qu’elles attendaient une cérémonie qui tardait à commencer. Elle prit place près d’elles, comme se joignant à leur attente.

« Tu viens d’où et tu vas où comme ça, ma fille ? s’enquit une des femmes.

– Je vais vers les lieux où règne la quiétude.

– Alors ce n’est pas le bon endroit, dit une autre en toussant.

– Ces icônes, ces images saintes, respirent pourtant la quiétude, non ?

– Ne fais pas confiance à ce que voient tes yeux. C’est une auberge où l’on s’empiffre et boit jusqu’à plus soif. Il n’y a pas une once de quiétude ici.

– Je me suis trompée à ce point ? s’étonna Iréna.

– Il faut croire.

– Mais d’où viennent ces icônes ?

– Ce ne sont pas des icônes de quiétude et de sainteté, simplement des visages peints sur du bois.

– Qui les a peints ? demanda Iréna, comme émergeant d’un sommeil.

– Il y a eu ici autrefois un homme dévoué qui les a peints. Nos anciens se souviennent encore de lui.

– Et vous ?

– Non. »

Iréna éleva la voix :

« Et moi je vous dis que tout lieu qui n’est pas profané est saint ! »

Perplexes, les paysannes se turent.

« Et je vous dis, poursuivit Iréna de sa voix habituelle, qu’il ne sera fait aucun mal à celui qui a appris à écouter.

– Écouter qui ? Écouter quoi ? s’étonna une paysanne.

– N’a-t-on pas besoin d’un peu de quiétude et de sainteté lorsque les esprits des morts rampent sur chaque mur et nous effraient ?

– Moi, ils ne m’effraient pas, dit une femme assise près d’Iréna. Celui qui m’effraie, c’est mon mari qui rentre ivre le soir. Ça fait des années que c’est un ivrogne. Et ces derniers temps, c’est de pire en pire.

– Et que fais-tu ? demanda Iréna en inclinant la tête vers elle.

– Je m’enfuis à la taverne, ou chez mon vieux père.

– Tous les jours ?

– Oui. »

L’autre femme assise près d’elle se mêla à la conversation :

« Mon mari ne m’embête plus. Depuis qu’il a contracté le typhus, il est faible et tranquille. Il dort la plupart du temps. Il me remercie lorsque je lui sers un plat chaud. Il a complètement changé, grâce à Dieu.

– Ces derniers temps, je vois les esprits des Juifs, mais j’essaie de les ignorer. Je ferme les yeux. »

Iréna glissa sur ces paroles et reprit :

« Les effrontés, ceux qui nient la Royauté, ou s’en moquent, ne seront pas absous. Voici ce que je dis : les souffrances du Messie qui se poursuivent sont aussi les souffrances des Juifs assassinés.

– Qu’est-ce que tu racontes là ?

– Et je dis, ajouta Iréna d’un ton ferme, que tous ceux qui s’en s’ont pris aux Juifs s’en sont pris à notre Roi. Ils ne connaîtront le pardon ni dans ce monde, ni dans le monde futur.

– Chez nous, on a déjà tué les Juifs et il ne s’est rien passé », dit une paysanne à la voix enrouée par les cigarettes.

La voix d’Iréna continua tel un flot :

« Et je vous dis que leur mort n’en est pas une. Ils errent dans les granges, les cours et les maisons. Ils sont partout. La nuit ils se tiennent aux fenêtres pour proposer leur marchandise. Ils refusent de mourir.

– Un mort est mort, point, dit la paysanne d’une voix butée.

– Les esprits ne meurent pas, l’interrompit Iréna. Ils disparaissent un instant et surgissent là où on ne les attendait pas.

– Je n’ai pas peur », répondit la paysanne d’une voix grasse.

Iréna ne perdit pas le nord :

« À ta place j’aurais peur. C’est vrai qu’ils ne sont pas toujours visibles, ils n’ont plus de magasins ni de maisons. Nous n’achetons plus rien chez eux et ne travaillons plus chez eux. Mais leurs esprits, je vous le dis, existent et vivent. Et ils flotteront parmi nous pendant plusieurs générations. Les Juifs ont des racines parmi nous, plus profondes que ce que nous imaginons. Ils apparaîtront encore et encore.

– D’où tiens-tu cela ? » lui demanda une autre paysanne.

Iréna hésita un instant, mais se ressaisit vite : « C’est l’enseignement du cœur. N’oubliez pas ! Jésus était juif. Son père, sa mère, ses grands-parents, ses oncles étaient juifs. Celui qui s’en prend aux Juifs s’en prend au corps de Jésus. Maintenant que les Juifs ont été assassinés, il faut faire attention à leurs esprits au centuple. Il ne faut pas se comporter violemment avec eux, ni les humilier.

– Tu n’as pas honte de dire que Jésus était juif ? Notre Seigneur Jésus haïssait les Juifs, leur temple et leurs prêtres, explosa une femme à l’autre bout de la salle.

– Tu te trompes, petite mère. Jésus était juif. Son père et sa mère, ses grands-parents et ses oncles étaient juifs. Maintenant que nos Juifs ont été assassinés, le corps de Jésus souffre plus encore.

– C’est toi qui te trompes. Jésus est une partie de la divinité au ciel. Il n’appartient pas aux Juifs qui étaient dans leurs épiceries, rétorqua la femme.

– Il a été juif comme tous les Juifs, dans son enfance, son adolescence et à l’âge adulte. Lorsqu’il était bébé, sa mère le lavait tous les soirs, l’enveloppait d’un lange et lui chantait des berceuses juives. Dans son adolescence, elle lui préparait chaque soir avant le coucher une bouillie de semoule. »

Quelques femmes se levèrent.

« Boucle-la ! Ne profane pas Sa Sainteté !

– Je ne veux rien nier. Jésus s’asseyait avec sa mère dans la cour de leur maison, et elle lui racontait les histoires de la Bible, et elle s’émerveillait de ses questions.

– C’est une offense au ciel ! hurla une femme.

– Tant que mon âme est en moi, je ne cesserai de crier que Jésus était juif. Le jour du shabbat, il allait à la synagogue et il faisait la lecture de la Torah. Là, tous voyaient que c’était un jeune homme singulier.

– Il faut croire que tu es devenue complètement folle, cria la femme à l’autre bout de la salle en jetant une assiette vers elle.

– Non, j’ai toute ma raison. J’ai mal. On ne peut rester tranquille pendant que l’on fait souffrir les descendants de Jésus.

– Les Juifs n’ont aucun lien avec Jésus. Ce fatras dans ta tête me rend folle. Ça ne m’étonnerait pas que des gens plus forts que moi te donnent une bonne raclée. »

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