La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 14 sur 65

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La stupeur

Chapitre quatorze

 

Le lendemain matin, elle eut des difficultés à se lever. Le mal de tête était toujours aussi violent et, à chaque tentative de se redresser, ses bras flanchaient. Elle parvint tout de même à se traîner jusqu’à la cuisinière pour se préparer un café. La sensation du liquide s’écoulant en elle fit ressurgir le rêve qui avait agité son sommeil.

La famille Katz se baignait dans le Pruth bleu, à la surface duquel des reflets verts scintillaient.

« Mais où nagez-vous comme ça ? Vous ne savez pas nager », leur criait-elle.

Ils poursuivaient leur nage à un rythme régulier en l’ignorant.

« Adéla, souviens-toi que tu as promis de m’examiner. Tu as promis de me libérer de mes douleurs. Ne te sauve pas ! » hurlait-elle.

À peine avait-elle prononcé ces mots que les eaux de la rivière se teignaient d’un rouge épais.

Elle voulait tendre les mains pour tirer les Katz hors du liquide rouge, mais elles étaient ligotées.

Anton avait disparu, mais ses mains profanatrices étaient encore enfoncées dans son corps. Sa sauvagerie avait été grande dans la nuit, et il s’était de nouveau jeté sur elle avant d’aller travailler.

« Anton, avait-elle supplié. Pourquoi tu me tortures ? »

Indifférent à ses suppliques, il était parti en claquant la porte.

Après avoir récupéré, elle se demanda : Je voulais voyager, non ? Mais elle ne se souvenait plus où, ni pourquoi.

Les douleurs étaient quelque peu atténuées. Un tremblement envahit ses jambes.

Elle voulut aller à la fenêtre mais ses jambes ne pouvaient la porter. Elle demeura assise. Les sons provenant de l’extérieur cognaient sur son corps comme sur un volet fermé.

Ce ne fut qu’en découvrant les piles de draps et de nappes sur l’escabeau que la mémoire lui revint. Elle se souvint que la veille, Anton les avait rapportées avec d’autres objets. Et elle se souvint aussi qu’il n’avait pas prononcé un mot en les déposant là.

Approchant de la fenêtre, elle découvrit une scène stupéfiante : les Katz étaient assis par terre, enveloppés dans des couvertures ternes, les cheveux hirsutes, répandant une odeur d’urine.

La mère tendit les mains vers elle. « Iréna, sauve-nous de cette humiliation. Ilitch ne nous laisse pas aller aux toilettes. Nous ressemblons désormais à du bétail. S’il veut nous tuer, qu’il nous tue. Mais qu’il ne nous avilisse pas.

– Quoi ? demanda Iréna, comme si elle venait tout juste de se réveiller.

– Nous avons passé toute la nuit ici, dit la mère avec ce qui lui restait de forces.

– Je ne le laisserai pas vous maltraiter », dit Iréna d’une voix qui n’était pas la sienne.

À ces mots, le gendarme se releva. « Ils ont fait du boucan toute la nuit. La vie est précieuse, mais pas à n’importe quel prix. Moi non plus, on ne m’a pas laissé me reposer.

– Pourquoi ne les autorises-tu pas à aller aux toilettes ?

– Parce que ce sont les ordres.

– Sache que c’est illégal, dit Iréna en se réjouissant que cette phrase soit sortie de sa bouche.

– On ne cherche pas à comprendre les ordres, répondit Ilitch, gonflé d’importance.

– Les êtres humains ne sont que des êtres humains, et ils ont besoin d’aller aux toilettes.

– Je ne transgresserai pas les ordres.

– Moi, à ta place, je transgresserais. »

La réponse fit enrager Ilitch.

« Ici, c’est moi qui commande ! »

Iréna s’approcha des agenouillés et s’adressa à eux, yeux fermés : « Je n’arrive pas à me défaire de mon mal de tête. Seul Dieu pourra me sauver de cette pression.

– Adéla t’emmènera en ville. L’hôpital où elle étudie est réputé. Elle t’examinera. Demande à Ilitch de nous libérer et nous partirons directement en ville », dit la mère rapidement, comme si elle venait de trouver une issue de secours.

Le gendarme s’en mêla : « Il leur en faut toujours plus. Je leur ai donné des couvertures cette nuit, contrairement aux ordres.

– Le monde est un enfer sans toilettes. Il t’a demandé quoi, mon mari ? Simplement d’y aller. Et tu lui as tiré dessus comme si c’était un criminel.

– Je vais aller parler au gendarme en chef, dit Iréna, semblant avoir saisi le cœur du problème.

– Les plaintes n’amélioreront pas leur sort. Il y a des punitions plus sévères que celle-là », dit Ilitch d’une voix qui n’était pas la sienne, mais celle d’un gendarme en chef.

La mère releva la tête.

« Pourquoi cela nous arrive ?

– Tu poses la question à qui ? demanda Ilitch avec une fausse naïveté.

– À qui d’autre la poser si ce n’est à toi ?

– Aux commandants allemands.

– Je te connais depuis que tu es tout jeune, Ilitch. Tu as le pouvoir d’interdire et d’autoriser. Nous te donnerons tout ce que tu réclameras. Épargne-nous cette humiliation.

– Tu me fais rire ! » Et la voix d’Ilitch lorsqu’il prononça ces mots était celle de sa lointaine jeunesse.

La mère s’accrocha à ce qu’il y avait d’humain dans ce ton. « Nous te ferons du bien pour le restant de tes jours. Mon frère et mes sœurs te donneront tout ce qui te manque. Laisse-nous nous enfuir, laisse-nous partir en paix.

– Vous ne pourrez pas fuir. Adéla le pourrait, Blanka aussi peut-être, mais pas vous, qui êtes malades et lourds. »

À ces mots, Iréna s’approcha d’Ilitch, qui chuchota quelque chose à son oreille. Iréna leva la main en signe de dénégation. « Foutaises. Ça ne tient pas debout. » Ilitch lui chuchota encore quelque chose, à quoi elle répondit sur le ton d’une fille du peuple : « Je ne te crois pas. Tu te les inventes et tu te les racontes. »

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