La stupeur
Chapitre vingt-cinq
Les rues de Kimpolung étaient baignées de lumière malgré un ciel pommelé.
Iréna se souvenait des premiers voyages paisibles dans la petite ville avec sa mère encore jeune, vêtue de la longue robe brodée qu’elle portait pour aller à l’église.
Le mode de vie reclus de tante Yanka, au départ, n’était pas considéré comme ayant un sens en lui-même, mais comme la préparation à une vie monacale austère. La mère d’Iréna la plaignait, rendant responsable de son sort l’étudiant juif qui l’avait séduite et lui avait tourné la tête, avant de tomber malade et de mourir. Yanka avait longtemps porté son deuil.
Plus tard, frêle et tourmentée, elle était allée au monastère de Moldovita étudier les règles de la vie monacale. Elle n’était finalement pas entrée dans les ordres, mais avait acheté une ruine dans la forêt qu’elle avait rénovée de ses mains.
Iréna pénétra dans une vieille taverne aux murs imbibés de tabac et d’alcool depuis des générations. Elle s’assit à l’endroit où elle prenait place autrefois avec sa mère. Toutes deux restaient là une demi-heure, le temps que la mère boive un verre et qu’Iréna grignote un petit pain. C’était toujours un moment bienfaisant. Puis elles se rendaient chez tante Yanka.
De grands arbres assombrissaient le chemin pentu. Iréna redoutait que sa mère la conduise vers sa propre ligature, tel Abraham qui avait autrefois pris son fils Isaac pour l’élever en sacrifice. Cette appréhension l’accompagnait tout au long de la route et la quittait uniquement lorsque la tante venait à leur rencontre.
« Je viens te confier la coquine, annonçait aussitôt la mère.
– C’est une bonne petite, je la garderai volontiers, répondait la tante avec douceur.
– Fais-lui la morale.
– Pourquoi ?
– Parce qu’elle ne se comporte pas toujours comme il faut.
– Par exemple ?
– Elle oublie sa prière du soir.
– Ici elle priera. Tout le monde prie ici, même les arbres. »
La voix murmurée de tante Yanka témoignait qu’elle n’avait plus l’habitude de la compagnie des hommes.
C’était la seule personne qu’Iréna ne craignait pas à l’époque. Sa mère la battait parce qu’elle avait le sentiment qu’elle ne lui obéissait pas. Son père la battait parce qu’il frappait tout ce qui lui tombait sous la main, bêtes ou objets. Et son frère, plus âgé de quelques années, la battait lorsqu’il n’y avait personne d’autre à la maison.
« Qu’est-ce que je vous sers ? demanda la tenancière.
– Un petit verre. J’en ai besoin autant que de l’air pour respirer.
– Je vous apporte ça tout de suite. Alors, d’où venez-vous comme ça et où allez-vous ?
– Chez ma tante bien-aimée Yanka.
– C’est bien d’avoir une personne à aimer. Ce n’est pas le cas d’une femme de mon âge. Mes enfants se sont éloignés de moi, je les vois à peine, dit la tenancière, prompte à dévoiler sa blessure intime.
– Tante Yanka est mon phare, mon ange gardien. »
Les mots avaient atterri dans sa bouche comme s’ils ne lui appartenaient pas.
« Et le mari ?
– C’est un mari. Un jour il vous caresse, le lendemain il vous malmène, dit Iréna en dévoilant à demi-mot son fardeau.
– Mon mari me manque depuis mon veuvage.
– Il ne vous battait pas ?
– Si.
– Et vous lui pardonniez ?
– Il y avait des jours où il était bon envers moi et ne me criait pas dessus. »
Iréna confia en partie son désir le plus secret.
« Moi, je veux être seule maintenant.
– Il ne faut pas parler comme ça, ma fille.
– Je souffre de maux de tête violents qui ne me lâchent que lorsque je suis en dehors de chez moi.
– Un mari reste un mari, même s’il vous bat. Une femme a besoin d’un homme. »
Iréna répéta :
« Je souffre, petite mère. Des maux de tête violents. C’est seulement quand je suis hors de la maison que je suis soulagée. Que faire ? C’est mon destin.
– Moi aussi je me disais ça. Mais maintenant que je n’ai plus personne au monde, je me dis qu’il était parfois bon avec moi. Là, c’est l’été, on vit fenêtres ouvertes, chacun parle avec son voisin. Mais l’hiver, les portes sont closes, les volets fermés, et on est seul avec soi-même. L’hiver dernier, j’en suis quasiment devenue folle. Ce monde est un corridor, ma petite. Un beau salon nous attend tous un jour, il ne faut pas trop repousser l’échéance. Combien de temps vit-on ? Cinquante, soixante ans. Ça passe comme un battement de cils. »
Envoûtée par la voix de la femme, Iréna lui dit : « C’est si bon que vous croyiez en la simplicité.
– C’est ce que nous ont appris nos parents et nos grands-parents.
– Je vous envie, petite mère.
– Quel est le sens de la vie s’il n’y a pas un au-delà ? »
Vaincue par la voix de la femme, Iréna confessa :
« J’ai oublié de pratiquer comme ma mère le faisait.
– Pas d’inquiétude, ça va revenir. Quand j’étais jeune, ma mère m’emmenait à l’église. Je ne comprends pas pourquoi elle a cessé. Sans doute parce qu’elle avait trop de soucis.
– C’est vrai, petite mère. Je voudrais prier pour des douleurs qui ne me lâchent pas. Mais j’ai honte.
– Il ne faut pas avoir honte. Notre Père qui est aux cieux est miséricordieux, et son fils l’est tout autant que Lui. Il ne faut pas avoir honte. Au contraire, il faut Lui parler à chaque instant, comme vous me parlez.
– Ne pas avoir honte ?
– C’est ça. Contemplez une icône. Cette concentration est une valeur ajoutée pour qui veut prier juste.
– Vous êtes si bonne, petite mère.
– Je fais comme mes ancêtres. Quand j’étais jeune, je me dérobais à l’obligation de prier. Maintenant je fais comme eux. »
Iréna avait envie de rester près de cette femme, de boire ses paroles et de contempler les ombres fines qui parcouraient son visage. Il y avait dans sa voix une douceur oubliée qui enchantait l’oreille.
« Il faut que j’y aille, dit-elle du ton de celle qui reconnaît qu’elle doit affronter son destin.
– Pas si vite, dit la femme d’une voix touchante.
– La journée est encore longue. Je vais y aller tout doucement, dit Iréna d’une voix qui empruntait aux intonations de la femme.
– Prenez soin de vous.
– Dieu vous garde. »
Debout sur la place, il sembla à Iréna que sa mère était sur le point de la rejoindre. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas vu son visage avec autant de netteté. Elle se souvint du curé de l’église qui disait : « Dieu pardonne à un chrétien, même s’il a péché. Seuls les mécréants, les renégats et les infidèles qui nient le message de Jésus et celui de ses disciples seront châtiés. »
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