La stupeur
Chapitre dix-sept
Dans l’après-midi, une nouvelle scène surprenante se déroula sous les yeux d’Iréna. On avait fait venir devant l’entrée du magasin une charrette avec des bêches, deux pioches et quatre seaux en caoutchouc.
Ilitch expliqua à la famille Katz que, à partir de maintenant, ils allaient devoir faire des efforts et prouver aux Allemands qu’ils étaient dignes d’être graciés. Ils devaient creuser une fosse d’un mètre et demi de long et d’un mètre de large. Dessinant la figure géométrique avec sa matraque, il dit fermement : « Vous devez commencer immédiatement. L’inspecteur allemand viendra dans la nuit. S’il constate que vous avez œuvré correctement, il vous libérera.
– Pourquoi une fosse ? demanda le père encore ensanglanté.
– Les Juifs posent toujours des questions. Ils ne se contentent jamais de ce qu’on leur dit », répliqua Ilitch en retournant vers les fourrés.
À la vue des outils, la mère se mit à parler toute seule d’une voix qui n’était pas la sienne. « C’est comme ça qu’on a toujours tué les Juifs. D’abord on les arrête, ensuite on leur demande de creuser un trou. Quand il est prêt, on leur tire dessus ou on les égorge. C’est une vieille méthode qui se transmet de génération en génération. Il fut un temps où les Juifs pensaient qu’ils pouvaient annuler la sentence avec de l’argent. Ils savent à présent que c’est impossible. Avant, ils pensaient que la forêt pouvait être un refuge, maintenant, ils savent que la forêt non plus ne les sauvera pas.
– Les Juifs font toujours de sombres prédictions, intervint Ilitch de là où il était assis.
– Ils parlent d’expérience, répondit la mère d’un ton plein de bon sens.
– Dans la région, ça fait des années qu’on n’a pas tué de Juifs, souligna Ilitch froidement.
– On les a pillés, on les a battus jusqu’au sang et on a violé leurs femmes au grand jour, ne put se retenir de répondre la mère.
– Ainsi va le monde. C’est partout pareil. Il n’y a pas de différence entre les Juifs et les chrétiens, rétorqua Ilitch de sa voix de gendarme.
– Alors pourquoi cette fosse ?
– C’est ce qu’on appelle un travail de forçat. C’est pour que les Juifs sachent ce qu’est un dur labeur. C’est pour que les Juifs comprennent ce que signifie “tu gagneras ton pain à la sueur de ton front”. Il est temps de vous apprendre le travail manuel.
– Tu as tort, Ilitch. Nous ne nous sommes pas laissés aller. Nous n’avons pas chômé. Nous ne vivons pas sur le dos des autres. Mon mari et moi travaillons du matin au soir.
– Mais vous n’avez pas travaillé la terre. C’est considéré chez vous comme une humiliation.
– Pardon, Ilitch, mais ça aussi, c’est faux.
– Ça sera comme j’ai dit : à présent vous allez savoir combien le travail de la terre est rude.
– Creuser une fosse nous apprendra à faire sortir le pain de la terre ?
– Parfaitement. »
La mère leva les yeux vers Ilitch et lui lança un regard perçant en biais, comme pour dire : Pourquoi jouer au naïf ? Pourquoi essaies-tu de détourner notre attention ? Nous savons tous très bien à quoi est destinée cette fosse.
Iréna restait immobile. La scène semblait sortie d’un de ses cauchemars, bien que la conversation au ton raisonnable et clair atténuât ce qu’elle voyait. Une quiétude tempérée d’après-midi planait. Dans une heure ou deux, les vaches rentreraient des pâturages.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle pourtant.
– Un travail de forçat. Personne n’en est jamais mort, s’empressa de répondre Ilitch.
– Adéla est sur le point de terminer son école d’infirmières. Elle sera une infirmière dévouée qui soulagera tout le village de ses douleurs et de ses maux. Elle ne doit pas abîmer ses mains. Elle doit bander des membres blessés et soigner les gens avec délicatesse. Elle a été une élève assidue qui s’est préparée aux études depuis toute petite. Il faut qu’elle retourne à l’hôpital pour obtenir son diplôme », dit Iréna avec émotion.
À quoi Ilitch répliqua d’un ton léger :
« Un peu de travail forcé ne lui fera pas de mal à elle non plus. »
La tête toujours ceinte d’une serviette, le père creusait avec ardeur, comme persuadé qu’on les laisserait tranquilles ensuite et qu’on les libérerait.
Blanka aussi œuvrait scrupuleusement, avec les gestes d’une enfant attardée. C’était peut-être sa façon de remplir les seaux de terre avec ses mains qui donnait cette impression.
« Notre vie en ce monde approche de sa fin, Iréna, déclara la mère. C’est ainsi que l’on s’est comporté avec les Juifs à chaque génération. On les laisse tranquilles un moment, et finalement on les tue.
– Pourquoi tu parles ainsi ? On ne doit pas parler ainsi devant ses enfants, la gronda Iréna.
– Alors il faudrait se taire ? Il faudrait faire semblant que tout est normal ? Quand ils ont apporté les bêches et les pioches, on a bien compris que notre fin était proche.
– Tu exagères. Il est vrai que les gens ont une tendance à la cruauté, mais ce ne sont pas des prédateurs. » Iréna voulait ajouter quelque chose à son argumentation, mais sa voix s’étrangla et elle se tut.
« Notre vie sur terre a été brève et mauvaise », ajouta la mère.
Ce n’était manifestement pas ses propres mots. Iréna lui fit la morale :
« Ma vie non plus n’a pas été un chemin semé de roses, pourtant il est interdit de désespérer. »
À peine ces mots prononcés, Iréna pressentit, comme dans une hallucination nocturne, que les vents mauvais étaient déjà en embuscade derrière les murs, prêts à fondre sur leurs victimes.
Elle avait deviné juste, mais la peur du retour proche d’Anton, alors que le repas n’était pas encore prêt, était plus forte que tout, et elle se tut un temps.
Soudain, sa bouche laissa échapper un flot de mots. Elle parla des maux de tête qui l’assaillaient jour et nuit, de distance et d’hostilité, et d’Anton qui ne voulait pas admettre qu’elle souffrait.
« Dieu seul nous sauvera un jour de nos tourments », conclut-elle en rentrant dans sa maison.
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