La stupeur
Chapitre quarante-neuf
À partir de là, les jours s’écoulèrent au rythme de la route, avec des montées et des descentes. Lorsqu’il faisait jour, elle entrait dans des auberges où elle prêchait, haranguait et consolait. Sa voix se renforçait. Les phrases coulaient toutes seules, brèves et claires.
Les gens se moquaient d’elle ou l’écoutaient, mais nul ne l’ignorait. Elle diffusait une aura de tension et d’inquiétude. De temps à autre, des paysans se jetaient sur elle pour la chasser. Un vieux paysan la frappa avec sa canne en criant : « Va dans la forêt, sorcière ! »
Elle parlait des souffrances de Jésus, de ses descendants assassinés, et répétait : « Jésus était juif. Il faut être clément envers ses descendants qui sont morts, et ne pas se comporter avec eux en usant de la force. Il faut les laisser s’installer aux fenêtres, marcher dans leurs cours et leurs maisons abandonnées. Il est interdit de lever sur eux un bâton ou de leur jeter des pierres. »
Certains l’écoutaient, mais la plupart se révoltaient en criant : « D’où te viennent ces paroles d’hérétique ? »
Elle faisait tant d’efforts que sa tête lui tournait. Elle sortait de la taverne, s’asseyait à l’entrée et s’endormait. La prenant en pitié, quelques personnes déposaient près d’elle une pièce ou un billet. À son réveil, elle se réjouissait de ces dons et rentrait dans la taverne où elle commandait un verre d’alcool et un sandwich.
« Elle mange », s’étonnaient les gens autour d’elle.
Le repas fini, elle se levait et se retirait dans les ténèbres.
Elle rêvait parfois de son enfance : ses parents travaillaient dans les champs ou les potagers, elle sautait du pont et nageait. Elle pêchait des poissons qu’elle rapportait dans un panier à la maison afin que ses parents ne lui reprochent pas d’être oisive. Le père disait : « Il n’y a rien de meilleur que le poisson frais. »
Il était détendu dans ces années-là et parlait lentement. Lorsqu’il rompait le pain et bénissait le repas, il ressemblait à un homme qui se prépare à rejoindre Jean le Baptiste pour s’immerger dans les eaux du Jourdain.
Iréna aimait l’odeur de tabac qui s’échappait de sa pipe. À la fin du repas, il plongeait dans le silence et s’endormait parfois à table.
Elle rêva qu’elle rentrait chez elle et, par prodige, les Katz se tenaient en rang devant leur magasin.
« Ce n’est pas trop dur de rester alignés ? leur demanda Iréna.
– C’est mieux que d’être à genoux, répondit Adéla.
– Et que mangez-vous ?
– Ilitch sort quelquefois des fourrés pour nous dire que notre sort s’améliorera si on creuse plus profondément. La fosse a une profondeur d’un mètre et demi, et il y a déjà de l’eau au fond.
– Qui va vous libérer ?
– Il dit que cela dépend du commandant allemand. Seul lui peut en décider.
– Pourquoi ne vous êtes-vous pas enfuis ? demanda Iréna, presque malgré elle.
– Blanka a tenté de s’enfuir. Ilitch lui a tiré dessus et l’a presque tuée.
– Blanka ? C’est étrange. Je vais parler à Ilitch. Il faut absolument qu’on te libère immédiatement, Adéla. Le village a besoin d’une infirmière. »
Iréna avait parlé d’une voix pragmatique.
Adéla plissa les yeux. « Je n’abandonnerai ni mes parents ni Blanka. Ils me sont plus chers que ma propre vie.
– Je vais essayer d’influencer Ilitch.
– Il boit toute la journée. Je doute qu’il sache dans quel monde il se trouve. Nous sommes dépendants de son humeur. Parfois il nous laisse tranquilles deux ou trois jours, parfois il surgit des fourrés en criant et menaçant.
– Je vais tenter de l’influencer pour qu’il vous libère. Je vais lui dire ce que je dis à tous : Jésus était juif. Son père et sa mère étaient juifs. Il souffre que ses descendants soient torturés alors qu’ils sont innocents.
– Cela va l’influencer ? » s’étonna Adéla.
Iréna se tourna vers la mère.
« Petite mère, pardon de ne pas avoir demandé comment tu vas.
– Nous aurions dû mourir depuis longtemps. Ce n’est pas une vie. Mieux aurait valu rejoindre nos frères des autres villages.
– Il est interdit de désespérer. Vous êtes les descendants de Jésus. Jésus a toujours parlé de la lumière.
– Pardon, dit la mère, mais je ne vois pas de quoi tu parles. »
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